Tuesday, August 20, 2019
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Remue-méninges

Le sport, c’est des muscles, peut-être. Mais sur des efforts longs, on ne se demande jamais ce qui peut bien passer dans la tête des sportifs. Nous, si. C’ est une anecdote dont seuls les

Le sport, c’est des muscles, peut-être. Mais sur des efforts longs, on ne se demande jamais ce qui peut bien passer dans la tête des sportifs. Nous, si.


C’ est une anecdote dont seuls les puristes de la natation ont entendu parler. L’immense nageur de fond Grant Hackett, lors des championnats d’Australie en petit bassin à Perth en 2001, qui se perd complètement sur le 1500 m. Soixante longueurs : il n’a pas compté, n’a pas entendu la cloche annonçant le dernier aller-retour ; il bat le record du monde de neuf secondes en touchant avec les pieds, ayant effectué sa culbute pour repartir… et nager cinquante mètres de rab’. Trop concentré sur sa nage ? Sur ses adversaires – pourtant très loin ? Mais à quoi pensait-il donc ?

Cette question, nous l’avons posée à quelques sportifs réunionnais. Nous ne leur avons pas demandé à quoi pensait Grant Hackett, évidemment. Plutôt sur ce qui leur passe dans leur caboche à eux quand ils pratiquent de longs efforts.

Ceux avec qui nous en avons discuté nous le confirment : plein de choses. Très rare, cependant, l’ennui. Qu’on retrouve peut-être seulement dans les efforts collectifs : “Dans un peloton, si la course est bloquée, que tu ne peux pas sortir parce que tu as des mecs devant, tu peux t’ennuyer, oui…”, sourit Emmanuel Chamand, coureur cycliste réunionnais vainqueur du contre-la-montre des Jeux des Îles en août. Un ennui qui disparaît avec l’effort solitaire. “Si tu commences à t’ennuyer sur des efforts solo, faut faire autre chose”, assène Pascal Blanc, spécialiste des trails ultra-longs, et coach.

La pensée des sportifs semble bien sinueuse. Sur un effort long, elle part un peu dans tous les sens. Emmanuel Chamand : “Sur un chrono, je commence à fond, sans réfléchir. Puis tu prends ton rythme, tu penses à ta respiration, à ta cadence, à ton braquet. Tu as des flashes, aussi, de tes proches, de tes parents, de gens disparus… Puis, dans les derniers kilomètres, tu deviens con, tu penses plus à rien, t’es en mode “robot”. Aux Jeux, j’ai débranché mon cerveau, je criais sur mon vélo, et je ne m’en rendais même pas compte.

 

“Le parcours, je le connaissais par coeur, je pouvais le faire rien qu’en fermant les yeux. Sur l’entraînement, tu travailles tes trajectoires, tu n’as qu’à suivre ce que tu as appris. Les automatismes te font éviter les réflexions.” 

 

Comme Peter Pan essayant de s’envoler, Emmanuel nous parle donc de pensées heureuses pour améliorer la performance. Pascal Blanc assure que pendant la course, “il ne faut pas hésiter à sourire.Anne-Marie Nedellec, triathlète spécialiste des longues distances, fait la même chose : “Dans les moments de  difficulté, dans les petits coups de mou, je pense beaucoup à la famille, les enfants.” Pascal Blanc va plus loin : “Je pense peu à courir, quand je cours. Sur quatre heures, il doit y avoir une vingtaine de minutes pendant lesquelles je pense vraiment au sport. Le reste du temps, je m’organise pour ma vie, mon boulot. Je me fais une réunion tout seul.” On s’échappe ? Anne-Marie Nedellec confirme, avouant même se “souvenir du chant des oiseaux sur l’Iron Man de Nice”… Laisser vagabonder ses pensées pourrait faire croire à un manque de lucidité. Pascal Blanc contredit : “Si tu t’es bien entraîné, tu te retrouves sur le terrain avec des automatismes. Le corps humain est bien fait, tu as toujours tes réflexes. Et heureusement.” L’entraînement, donnée-clé. Pour le physique et la pensée. Sûrement la raison principale de la victoire d’Emmanuel Chamand sur le chrono des Jeux : “Le parcours, je le connaissais par coeur, je pouvais le faire rien qu’en fermant les yeux. Sur l’entraînement, tu travailles tes trajectoires, tu n’as qu’à suivre ce que tu as appris. Les automatismes te font éviter les réflexions.

Las, le progrès a amené aussi de quoi parasiter l’esprit de sportif. Les capteurs, compteurs et autres machines en –eur ou –mètre. “Ça peut être perturbant, dit Pascal Blanc. Il t’arrive plein de paramètres, se focaliser dessus est l’erreur à ne pas faire. C’est intéressant de regarder ces données a posteriori, et de ne pas avoir les yeux rivés sur son rythme cardiaque, d’autant que pour tout interpréter correctement, il faut avoir des notions de physiologie… Tu peux te tromper, paniquer pour rien. Le matériel te permet surtout de savoir si t’es en forme par rapport à ce que tu as fait auparavant à l’entraînement. C’est un indicateur, comme l’étaient, avant, tes concurrents. Lors du Grand Raid de 2011, ma meilleure performance (Il termine deuxième derrière Julien Chorier, ndlr), j’arrive au Cap Anglais, ma fréquence cardiaque ne montait pas comme je pensais qu’elle aurait dû le faire. Au lieu de commencer à y réfléchir, j’ai tout débranché, j’y suis allé à fond, j’ai pris un plaisir fou jusqu’à l’arrivée.Emmanuel Chamand affirme, lui, carrément “ne plus courir avec un compteur, juste aux sensations. Sinon, ça me perturbe.

À quoi pensent les sportifs ? Beaucoup de choses, donc. Parfois, même, ils ne pensent pas. Ou à des choses bizarres. Anne-Marie Nédellec : “Sur un Iron Man, le vélo, c’est très, très long. Tu as le temps de réfléchir. À te trouver une raison de terminer : quand t’as raqué cinq cents dollars à l’inscription, ça te motive… Et puis tu penses au futur, au fait que tu seras fier de l’avoir fait.” Une chose, cependant, est certaine : le ciboulot, il faut le travailler, autant que ses muscles. “Le pire, c’est de manquer de lucidité sur une course. De se demander ce qu’on fout là, termine Pascal Blanc. Il ne faut jamais oublier que lorsqu’on est sur les sentiers, lorsqu’on court dans de beaux paysages, on est des privilégiés. Faire du sport, ce n’est pas se prendre la tête.

 

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Photos : M. F., D. R. / Texte : L. C.

 

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