Tuesday, August 20, 2019
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Locavore, tu meurs

Nous avons essayé de manger uniquement des produits locaux pendant une semaine ; au bout de trois jours, nous avons laissé tomber.   Cela ne nous arrive pas souvent, de lire pareille admiration dans les yeux

Nous avons essayé de manger uniquement des produits locaux pendant une semaine ; au bout de trois jours, nous avons laissé tomber.

 

Cela ne nous arrive pas souvent, de lire pareille admiration dans les yeux de nos interlocuteurs, lorsque nous travaillons sur un sujet. Il a fallu leur expliquer que nous avons essayé de nous nourrir uniquement de produits locaux ; ces personnes, connaisseuses de ce genre de sujets, ont toutes eu la même réaction : “Comment vous avez fait ?

Eh bien, on n’a pas fait, finalement. Nous nous étions fixé une règle : n’ingérer que des produits ayant poussé ou ayant été élevés ou pêchés à La Réunion. Pour les produits transformés, il fallait que tous les ingrédients entrant en jeu dans la préparation aient ces mêmes caractéristiques.

 

philippon_buzbuz31_dossier_167Dénicher les aliments n’a pas été le plus compliqué ; il suffit de discuter avec les vendeurs au marché, et regarder les étiquettes dans les grandes surfaces – l’apparition du label “Produits pays Réunion” donnant un sacré coup de main dans le domaine – pour parvenir à remplir son panier. Panier rempli, certes. Mais sa vue nous a laissé présager une suite moins rose : on n’allait pas s’éclater à l’heure des repas. Car La Réunion a beau regorger de produits permettant de nous nourrir, il manque malgré tout une chose essentielle, voire vitale : les céréales. Moins important, on trouve très difficilement – voire pas du tout – du beurre, des épices, du sel, de l’huile… Pour être clair : manger uniquement des produits locaux nécessite de mettre de côté l’aspect “plaisir” du repas. Pire : pour rester au moins en bonne santé, il faudrait nous lancer dans des bouleversements radicaux de nos habitudes alimentaires.

Nous avons donc mangé des légumes cuits à l’eau, de la viande et du poisson grillés, dont nous avons récupéré les graisses pour plus tard. N’ayant trouvé ni sel de Saint-Leu, ni poivre, tout a semblé bien fade, bien que le curcuma et les piments aient donné un peu de goût au tout. Puis nous avons abandonné : une soirée avec des amis s’annonçait, et à moins de la passer à boire du rhum, certains jus et de l’eau, elle s’annonçait un peu triste. Victoire des produits importés par abandon.

Vous avez peut-être bien fait, nous a affirmé Soizic Coudière, diététicienne et nutritionniste aux Avirons. On peut tout à fait remplacer les céréales par les racines, le songe, le manioc. En revanche, pour les huiles végétales, c’est plus compliqué, et il nous en faut. Vous avez remplacé les matières grasses végétales par des matières grasses animales ? Ce n’est pas bon. Il faut des omega 3, vous auriez pu, à la rigueur en trouver dans le poisson… C’est compliqué, quand même.

 

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Dans son histoire récente, La Réunion a déjà été confrontée à ce genre de problème, devoir se débrouiller avec ce qu’il y a sur place. Ce fut une catastrophe sanitaire. En pleine Seconde Guerre mondiale, le gouverneur de La Réunion décide d’imposer à la colonie le régime de Vichy. Les Anglais organisent alors un blocus, interdisant à la plupart des navires d’y pénétrer. L’Île découvre que son agriculture, basée sur la canne à sucre, n’est pas vivrière. Il y a environ deux cent mille réunionnais à nourrir, à laver, à habiller ; certains, faute de tissu, préfèrent rester dans leurs cases plutôt que de sortir malades et nus. On a beau rogner sur la canne pour planter du maïs, les Réunionnais les plus pauvres en arrivent à manger des racines et des rats. Sous-alimentation, hausse du taux de mortalité infantile, La Réunion découvre qu’elle ne peut pas survivre seule, elle est exsangue. Dans une entretien accordé à L’Express en 2004, Yvan Combeau, historien et politologue, raconte : “Au moment de la Libération, en novembre 1942, la première mesure prise par le nouveau gouverneur gaulliste, André Capagorry, est d’ailleurs l’envoi d’un bâtiment de guerre à Madagascar pour importer du riz.

Sans vouloir être alarmiste, la situation actuelle n’a pas énormément changé : la population réunionnaise a été multipliée par quatre pendant que la surface agricole a diminué ; si demain, l’Île subissait un blocus comparable à celui des années quarante, nous ne serions pas mieux lotis.

 

Dans son histoire récente, La Réunion a déjà été confrontée à ce genre de problème, devoir se débrouiller avec ce qu’il y a sur place. Ce fut une catastrophe sanitaire.

 

Et si la production de canne à sucre a tout de la coupable idéale, elle n’est certainement pas la seule. N’empêche : avec plus de la moitié des terres agricoles réunionnaises occupée par les cannes, on comprend qu’il n’y ait que peu de la place pour le reste. Et la situation ne changera pas tout de suite. Dans le Projet stratégique de développement des filières agricoles de La Réunion, document rédigé par l’ensemble des acteurs de l’agriculture réunionnaise qui définit ses orientations jusqu’en 2020, l’objectif est clair : elle doit en priorité répondre à des enjeux économiques. L’idée d’autosuffisance et de diversification des productions y est certes évoquée ; mais avant tout, l’agriculture locale doit être rentable, créer de l’emploi : dans la partie “objectifs”, l’accent est mis sur la compétitivité, l’optimisation du foncier , des structures et des ressources, l’augmentation des marges… Son but n’est pas en priorité de nourrir ses propres habitants. Jérôme Soubou, à la Chambre d’Agriculture, tempère : “Nous expliquons aux producteurs de canne qu’ils pourraient, en effet et pour beaucoup de raisons, se diversifier. Faire de la parcellisation, planter des cultures intercalaires. Les plus jeunes agriculteurs semblent assez ouverts à cette idée. D’autant que ça leur permettrait aussi de se nourrir eux-mêmes.

 

philippon_buzbuz31_dossier_102On a coutume de croire qu’à La Réunion, “tout pousse“. C’est presque vrai, si on excepte le blé : les tests effectués ici ont été des fiascos, les pousses ayant pourri après germination. Beaucoup de fruits, de légumes et de graines ne pourraient pas pousser non plus, du fait de l’humidité, de la nature des sols, ou des faibles écarts de température entre saisons chaudes et froides. Mais il faut comprendre, aussi, que certaines cultures n’existent pas – ou plus – pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le climat.

Rappelons-nous d’abord que les habitudes alimentaires des Réunionnais ont certaines particularités, propres à notre département. Ainsi, selon une enquête de l’Insee parue en 2011, un ménage réunionnais consomme deux fois plus d’huile que son équivalent métropolitain. Il en va de même pour les autres matières grasses. Pour le riz, il s’agit d’un rapport de un à dix ; la base de l’alimentation locale est donc importée. Symboliquement, faire pousser du riz aurait donc quelque chose de fort…

C’est justement ce qui avait motivé quelques agriculteurs dans les années quatre-vingt. Hélas : des surplus de stocks en Europe avaient débarqué à La Réunion, à des prix dérisoires, décourageant tout le monde. Fin du riz local ? Pas complètement. Gérard Rangama, le gérant de la société Soleil Réunion (qui, justement, vend des produits transformés à base d’ingrédients locaux) avait tenté le coup il y a quelque temps, au Chaudron : “C’est possible, avec du riz de pluie (c’est-à-dire qui pousse sans rizière, ndlr). On ne pourra jamais concurrencer les milliers de tonnes qui rentrent ici chaque année, mais faire du riz à La Réunion, cela me paraît important. Vous savez, on en mange énormément, mais on ne connaît rien dessus ; montrer, au moins, comment ça pousse, comment on le récolte, je trouve que l’image est forte.” La petite parcelle avait alors donné une centaine de kilos ; monsieur Rangama, pris par d’autres activités, n’avait pas continué, mais n’abandonne pas l’idée.

 

philippon_buzbuz31_dossier_106Il faut dire aussi que, pour les industriels et importateurs, La Réunion est un marché qui se chiffre en dizaines de millions d’euros dans le domaine alimentaire. Un fin connaisseur des enjeux économiques et agricoles locaux nous explique : “Pour certains produits importés qui se vendent très bien ici, les industriels n’ont pas grand intérêt de voir se développer des filières à grande échelle. Ce sont donc des petites initiatives, ici et là, qui émergent. C’est un cercle vicieux : les agriculteurs sont concurrencés par des produits importés peu chers, ils abandonnent donc ces cultures, et comme il y en a moins à La Réunion, il faut en importer.

Il en va ainsi du riz comme nombre de produits : cela coûte moins cher d’en acheter à l’étranger, où les coûts de production sont faibles, que de le produire localement. Patrice Dijoux est agriculteur, fait partie de l’Association des marchés de producteurs, et du milieu de son champ de carottes, il nous explique : “Rendez-vous compte, acheter des tonnes et des tonnes d’oignons ou d’ail depuis l’étranger, cela ne coûte pas grand chose. À Madagascar, en Inde, la main d’oeuvre ne coûte rien. Le prix du transport en bateau ? Ramené à la tonne, quelques euros… Alors en face, le producteur réunionnais, il voit ce que sa petite production lui coûte, et se retrouve en concurrence avec ces produits étrangers trois, quatre fois moins chers. Normal qu’il laisse tomber, et qu’il préfère faire de la canne, cela rapporte plus.

 

Les nôtres, elles n’ont rien à voir. Elles ont un goût de carotte, quoi.

 

Toujours selon le Projet stratégique de développement des filières agricoles, La Réunion est autosuffisante à 75% sur les produits frais, 10 % quand on évoque la viande. Sauf que, dans ce cas-là, le chiffre est trompeur : les bêtes sont nourries de produits d’importation (tourteaux de soja, céréales, etc.). S’il fallait donc, de plus, élever les animaux que nous consommons avec des produits locaux, il faudrait réserver de la place aux cultures de céréales. Une place énorme, vu, en plus, le nombre de têtes qu’il faudrait atteindre. Donc, à moins de réduire drastiquement notre consommation de viande, tout en nous dirigeant plus vers les produits de la mer, le pari est impossible. D’autant que, dans le même temps, il faudrait augmenter nos capacités de production en légumes, fruits, céréales, et alors que la population réunionnaise ne cesse de grandir en nombre, tout en gagnant du terrain sur les terres agricoles. Pari perdu d’avance.

C’est aussi de notre faute, aux consommateurs. Nos habitudes s’“occidentalisent” : nous consommons toujours plus de pain, de pâtes, de beurre, de viande… Bruno Bourgeon, militant associatif impliqué dans les combats écologiques, entre autres, explique : “La départementalisation, arrivée après la deuxième guerre mondiale, a fait dire aux Réunionnais : “Ça y est, on va pouvoir manger à notre faim, grâce aux produits qui arrivent en bateau.” Cela est apparu comme une bouffée d’oxygène.” Puis c’est l’arrivée des grandes surfaces, au début des années soixante, qui a de nouveau accentué le phénomène : il devenait possible d’acheter facilement des produits importés ; comme ils demeuraient assez cher, c’était même un signe de richesse que de fréquenter les premiers Prisunic au détriment de la boutique chinois ou du marché forain.

philippon_buzbuz31_dossier_136Et puis, nos choix reposent parfois sur des aberrations. Une carotte à la main, Patrice Dijoux nous dit : “Les carottes australiennes, elles son calibrées, toutes lisses, bien droites. Sur le marché, il y a des gens qui s’étonnent de voir les miennes avec des fanes, avec des formes pas forcément très régulières. Eh bien pendant longtemps, les consommateurs ont préféré les ”jolies”… Alors qu’au niveau du goût, les nôtres, elles n’ont rien à voir. Elles ont un goût de carotte, quoi.

Depuis le début des années deux mille, un changement semble s’opérer. Des grandes surfaces se dirigent vers les producteurs locaux pour s’approvisionner ; les consommateurs eux-mêmes se mettent à manger “local”, si bien que les étals de marchés se parent de plus en plus de la mention “pays” et que le label “Produits pays Réunion” est né il y a peu chez les distributeurs. On remarque alors que pour certains produits, et selon les saisons, ceux qui ont poussé localement peuvent concurrencer l’importation. Et si, un jour, nous étions obligés de nous y mettre exclusivement ? Ça peut arriver, selon Bruno Bourgeon : “Il faut bien se rendre compte que le fait de nous nourrir de produits d’importation ne me semble pas viable à long terme. Avec la pénurie de pétrole qui s’annonce, il y aura un jour ou l’autre de moins en moins de cargos qui viendront à La Réunion. La question est : comment allons-nous nous adapter ?

Dans ces pages, nous avons essayé de trouver une réponse. Il s’agirait de cesser de se reproduire, diversifier notre alimentation, manger moins de viande, moins d’huile, tout en bouleversant l’économie réunionnaise, les métiers des agriculteurs et nos désirs de consommateurs. Pour résumer : croisons les doigts pour que l’Île ne soit jamais isolée.

 

Texte : L. C. / Photos : R. P.

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