Tuesday, August 20, 2019
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Les paradoxes d’une île

La plupart des élèves de primaire, à La Réunion, ne savent pas nager. Dire que c'est un comble, sur une île, est un doux euphémisme. La Réunion sait-elle nager ? Quand la question revient sur le

La plupart des élèves de primaire, à La Réunion, ne savent pas nager. Dire que c’est un comble, sur une île, est un doux euphémisme.
La Réunion sait-elle nager ? Quand la question revient sur le tapis dans les médias, c’est dans deux cas : lorsque les sportifs réunionnais participent aux championnats de France de natation ou lorsque quelqu’un se noie. Dans le premier cas, ces Réunionnais-là savent nager, et plutôt bien. Dans le deuxième… c’est souvent l’inverse. Et c’est de cela dont nous allons parler.

La Réunion sait-elle nager, alors ? Difficile de répondre, puisqu’aucune étude générale n’a jamais été réalisée à La Réunion. En revanche, chez les élèves, des chiffres existent. C’est un syndicat de profs de sport, le Snep-FSU, qui a publié deux années de suite les chiffres qu’il avait à sa disposition, et issus des observations de terrain, c’est-à-dire auprès des élèves qui pratiquent la natation dans leur cursus scolaire. Car c’est bien là que le bât blesse : sur les deux années considérées (2013-2014, puis 2014-2015), un quart seulement des élèves a “pu bénéficier d’une unité d’apprentissage en natation”. Mais ce n’est pas tout : sur ces quelque trente mille élèves qui ont eu accès à un bassin pendant leur scolarité, environ huit mille savent au moins se “débrouiller” dans l’eau. Ce qui, au final, nous ramène à environ 7% d’élèves de primaire capables d’aller là où ils n’ont pas pied sans se noyer. Vous avez dit “inquiétant” ?

Pour remettre les choses dans le contexte, un article paru dans Le Monde en mai, posait la même question pour le département de Seine-Saint-Denis. Le quotidien du soir parlait de chiffres “alarmants”, puisque “au moment d’entrer au collège, seulement un élève sur deux du “93” a passé avec succès le test du “savoir nager” à l’issue de ses années d’école élémentaire”. Alors, si c’est alarmant en Seine-Saint-Denis, avec ses 50%, que dire de la Réunion ?

Le problème a deux raisons. L’une, invérifiable, mais qu’on entend souvent : “Les Réunionnais ne sont pas tournés vers la mer.” C’est peut-être faux, vu que les lagons – où l’on a pied –, les bassins et les piscines ne désemplissent pas en période de congés. C’est peut-être vrai, aussi, pour les personnes des Hauts, qui ont peu accès aux points d’eau, artificiels ou non. Sans chiffres précis, nous ne trancherons pas sur ce domaine-là.

La deuxième raison est plus d’ordre structurel. Christian Aribaud, adjoint aux inspecteurs pédagogique régionaux chargés des professeurs d’EPS – et pour qui la proportion d’élèves ne sachant pas nager à leur entrée au collège tournerait plutôt aux alentours de 60 % – explique : “Il faut distinguer premier et deuxième degrés. Pour le premier, les écoles doivent faire appel aux mairies, les instituteurs n’étant pas des professeurs de natation. Puis, pour tous, le problème réside dans le manque de piscines, ou alors leur mauvaise répartition. Enfin, les transports, coûteux, sont aussi un frein. Dans les années deux mille, saviez-vous où se situaient le plus grand nombre d’enfants ne sachant pas nager ? Dans l’Ouest, à côté de la mer ! Car on n’apprend pas à nager dans la mer, mais bien dans les piscines.” Rappelons d’ailleurs que l’apprentissage de la natation est une priorité de l’Éducation nationale, ce qui a donné lieu à la création du “Savoir-nager”, dont l’acquisition est obligatoire dans la scolarité. À condition de pouvoir avoir accès à des piscines.

Or, quand on parle du “manque de piscines”, c’est partiellement faux. La Réunion ne manque pas de piscines, du moins, pas plus que les autres départements : avec un bassin pour dix mille habitants (selon l’Atlas des équipements sportifs français, édité par le Ministère des Sports en 2011), La Réunion est dans la moyenne. Après vérification, des départements ayant moins de piscines s’en tirent même avec un meilleur taux de réussite au “Savoir-nager”. Alors, quoi ? Il s’agirait en fait, plutôt – et comme nous l’a expliqué M. Aribaud – de problèmes de répartition. Pour faire simple, les piscines réunionnaises s’agglomèrent sur la bande littorale Nord-Ouest (qui est aussi, certes, la plus peuplée).

 

La Réunion n’a pas moins de piscines que les autres, elles sont seulement moins bien réparties.

 

À Saint-Leu, on vient d’en construire une, justement. À la mairie, on nous explique : “Avant, les élèves devaient aller en bus aux Avirons, c’était tout une organisation… En mettant une piscine dans les Bas, entre Saint-Paul et les Avirons, les élèves peuvent prendre des cours plus près. Et ça a l’air de bien marcher.” Une autre mairie, il y a quelques années, avait aussi pris le taureau par les cornes : Saint- Paul. Avec la construction de Plateau-Caillou et de Vue-Belle, les élèves des Hauts, eux aussi, avaient pu apprendre à nager. Hélas, dans le reste de l’Île, c’est morne plaine au niveau des bassins : on parle d’une piscine à Salazie sous quatre ans, pas grand-chose dans le Sud Sauvage.

Ce serait donc l’étalement géographique de la population qui rend difficile l’accès aux nombreux bassins locaux. Et c’est vrai : selon le Ministère des Sports, en moyenne, chaque habitant se trouve à “moins de 9 km d’une piscine”. Sans avoir les chiffres locaux, on se doute que nous sommes largement au-dessus. Imaginez donc que, sur leurs deux heures de sport hebdomadaires, les élèves de Mare-à-Citron devaient intégrer l’aller-retour à Saint-André…

Et pourquoi donc il n’y aurait pas plus de piscines ? Car cela coûte cher. Et on ne parle pas de la construction, mais bien du fonctionnement (en termes techniques et de frais de personnels), de véritables gouffres pour mairies et intercommunalités qui rechignent à tenter le coup.

Mais finalement, ne pas savoir nager, est-ce un problème ? Nous avons déniché l’enquête “Noyades 2015, éditée par l’Institut national de veille sanitaire, qui recense le nombre de personnes noyées accidentellement. En 2015, La Réunion a vu six personnes mourir noyées, dont la moitié dans la mer. C’est trois de plus qu’en 2012, et toujours trop. Mais c’est souvent moins que dans les autres départements français ayant une frontière maritime. Finalement, si nous savons moins bien nager que les autres, nous nous noyons aussi moins qu’eux. Sommes-nous plus prudents ? Allons-nous moins à l’eau ? Et nous revoilà donc sur cette question, que nous avons évoquée… Les Réunionnais aiment-ils l’eau ?

 

PISCINE

 

Texte : L. C. / Illustrations : M. D.

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