Friday, September 20, 2019

Le cœur et les tripes

Le fonnkèr, traduction littérale du “fond du coeur”, définit la poésie créole. Expression de l’intime, le fonnkèr ne convoque, en réalité, pas uniquementle palpitant. Il raconte notre histoire, notre identité, nous interroge sur notre rapport

Le fonnkèr, traduction littérale du “fond du coeur”, définit la poésie créole. Expression de l’intime, le fonnkèr ne convoque, en réalité, pas uniquementle palpitant. Il raconte notre histoire, notre identité, nous interroge sur notre rapport à nous-mêmes, à l’autre, au monde.

Un Koktèl Fonnkèr au musée Stella Matutina affichant presque complet, une pléiade d’artistes convoités par toutes les médiathèques et événements culturels… Depuis quelques années, le fonnkèr, terme créole signifiant “poésie”, ne se cantonne plus aux kabars intimistes.

Un nouveau souffle porté par une nouvelle génération de fonnkézèr·zèz et par des militant·e·s de la culture réunionnaise comme Zacharia Mall, organisateur du Koktèl Fonnkèr.

Je pense que l’émergence du slam a profité au fonnkèr, raconte Sylvain Gérard, dit Gouslaye, qui a justement fait ses armes sur les scènes de slam. “Slam”, ça veut dire “claque”. C’est une claque verbale. Les deux ont pour point commun d’exprimer un message, de déclamer un texte.

 


 

Arme de résistance

La poésie créole est née dans les années soixante-dix, à l’initiative “d’intellec­tuel·le·s et d’artistes pour lutter contre la politique assimilationniste de l’époque, qui avait pour vocation d’effacer tout particu­larisme culturel sur cette île devenue dépar­tement français”, rappelle Sophie Louÿs, auteure du documentaire Dann-fon mon kèr. Lui succèdent plusieurs vagues qui comptent de grands noms comme Francky Lauret, Patrice Treuthardt, Babou B’Jalah, pour ne citer qu’eux, ou encore Danyel Waro, auteur du titre Foutan Fonnkèr. Musique, conte, perfor­mance artistique : les formes d’expres­sion sont multiples.

La tradition est donc finalement récente, et a évolué au fil des ans. “Mon premier spectacle aborde principalement la question de l’anti-colonialisme, confie Socko LoKaf, mu­sicien et “apprenti fonnkézèr”, tel qu’il se dé­crit. L’idée était de questionner le rapport des Réunionnais·e·s à eux·elles-mêmes, du posi­tionnement qu’ils·elles acceptent et acceptent d’accepter.” Aujourd’hui, Socko LoKaf dit travailler davantage sur les émotions et laisse les mots venir à lui : “L’artiste est un vecteur d’émotions.”


L’ART DE L’INTIME

Chacun·e semble avoir sa définition du fonnkèr, intime, propre à son histoire, et “extime”, dans la façon de la partager au public. “La question est de savoir comment transcender la parole, la vivre, ajoute l’artiste. Comment faire en sorte que son coeur, son corps, sa bouche, ses yeux ne fassent qu’un.

Pour Warren Harrignton Samuelsen, ou Hasawa, “sculpteur d’oralité”, les mots ne viennent pas que du fond du coeur mais aussi “du corps, des pieds dans le sable, des doigts de pieds, de la tête, des yeux dans les étoiles, des mains dans la boue.” En d’autres mots, l’essence de la poésie en­démique repose dans l’incarnation du mot dans la chair. Qu’importe que l’on bégaye, qu’importe que l’on emploie des mots simples. Pourvu qu’on soit vrai·e.


 


SUR LE PAPIER

“L’écriture est le premier travail”, selon Gouslaye. Là-dessus, plusieurs écoles se côtoient. Il y a ceux·celles qui ont adopté une graphie, tel Socko LoKaf qui se retrouve dans le KWZ et qui est souvent utilisée dans le maloya. “Je ne voulais pas choisir de graphie parce que je voyais la forme pratique et plastique des mots avant tout, nous explique son dalon Hasawa, également artiste-plasticien et maquilleur de cinéma. Mais en choisir une, c’est aussi donner un corps, une existence à la langue.”

Ni tangol, ni KWZ, ni 77… Après plusieurs tentatives, Gouslaye a choisi de ne pas choisir. “Je ne m’y retrouvais pas”, justifie le fonnkézèr qui puise aussi bien dans le créole que dans le français selon ce qu’il a à exprimer. Mais il est vrai, reconnaît-il, que “la musicalité du créole totoche le français.” Parfois aussi, cet amoureux des mots, de la poésie pour la poésie, voyage dans le temps, exhumant des mots lontan ou en accouchant de nouveaux. “C’est ce qui fait une langue vivante, la possibilité d’employer autant des mots du passé que du futur.”

 


RÉCIT COLLECTIF

Sans public néanmoins, pas de fonnkèr. Cette poésie-là se déclame, se partage. La ritualisation, chère à Hasawa, se retrouve aussi dans les soirées, les kabars. Un maître de cérémonie anime la soirée, la scène devient un “ron”.

“Si je prends dans ma chair, c’est pour partager avec toi, illustre Hasawa. Alors, prends un peu de moi.” Une incarnation de la parole presque transcendantale. “Faire du fonnkèr, c’est aussi apprendre à ouvrir une porte qui ne se refermera pas. On frôle la folie, on franchit la limite. Parfois, on nourrit son propre diable”, complète Socko LoKaf.

Et puis, il n’y a pas que la scène. Les liens se font entres les un·e·s et les autres, les univers se rencontrent et de nouveaux projets voient le jour. “On n’en fait pas pour satisfaire l’égo”, ajoute Socko LoKaf. Tout comme leurs prédécesseurs, les artistes d’aujourd’hui laissent des traces, dans les livres, et multiplient les ateliers, notamment auprès des plus jeunes, pour que l’âme du fonnkèr ne s’éteigne jamais.

 

DANN-FON MON KÈR, LE DOCU

En 2017, l’autrice et réalisatrice Sophie Louÿs a lancé une campagne de financement participatif sur Internet pour récolter les fonds nécessaires à son projet de documentaire Dann-fon mon kèr. S’interrogeant sur la ma­nière dont l’histoire des colonisations s’inscrit dans l’inconscient collectif et les conséquences de l’Histoire sur chacun·e d’entre nous, elle s’est in­téressée à cette “arme de résistance qui a permis de prendre conscience qu’une culture réunionnaise existait et que la langue créole avait un véritable pouvoir.” En promenant sa caméra de façon intimiste, laissant les idées et les images prendre leur place, Sophie Louÿs a elle aussi créé à travers son oeuvre son propre fonnkèr. La campagne lui a permis de récolter plus de 6400 euros sur les 4000 espérés, et son docu­mentaire est régulièrement projeté ici et là dans l’Île.

 

TEXTE : MARIANNE RENOIR - PHOTOS : PABLO WAYNE

 

 

 

 

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