Tuesday, August 20, 2019
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Gosse rider

Les petits mecs en scooter parfois un peu foufous font partie du paysage routier réunionnais. On se doutait qu’il y avait toute une philosophie derrière, on est allés voir ça. Et parfois, ça fait un

Les petits mecs en scooter parfois un peu foufous font partie du paysage routier réunionnais. On se doutait qu’il y avait toute une philosophie derrière, on est allés voir ça. Et parfois, ça fait un peu peur.

Ce qu’ils veulent, c’est la performance, la vitesse. Les freins de ces scooters ne sont pas faits pour les arrêter à cette allure.” Entre les bâtiments du quartier Rico-Carpaye au Port, un son se propage. Au pied d’un immeuble, quatre jeunes écoutent. Le bruit de tondeuse à gazon se rapproche et repart. “Sa lé d’origine.” L’avis est tranché, le son est connu.

La mécanique, ici, on tombe dedans petit. On bricole, on rafistole. Éric est de ceux-là. Le jeune homme traîne son scooter blanc et vert du côté de chez Motors, un magasin spécialisé où se pressent les marmailles qui veulent gonfler un peu leurs petites bécanes. Lui s’en défend. “Pour moi, ce qui compte, c’est l’esthétique.” Il a changé le carénage et, tout de même, le pot, pour un gain de quelques kilomètres par heure. “Il monte à soixante-dix, pas plus. Je m’en sers juste pour aller au travail.” C’est déjà trop.

 

MFache_Juillet 2015_BuzBuz_Reportage _Les jeunes et le scooters_Ile de la Reunion

 

 

Depuis un an et demi, gendarmes et policiers veillent au grain avec cet outil magique qu’est le curvomètre. Un tapis roulant sur lequel est placé le bolide, et qui est chargé de mesurer la vitesse. Au-delà de 45 km/h, la machine est suspecte. Après 70 km/h, c’est plus que louche et le bolide est immobilisé. “Il y en a qui peuvent atteindre les cent soixante” note Philippe Haw-Shing, le gérant de Motors. “Je leur dis que c’est dangereux, que ce n’est pas fait pour ça, mais les jeunes n’y pensent pas. Ce qu’ils veulent, c’est la performance, la vitesse. Les freins de ces scooters ne sont pas faits pour les arrêter à cette allure. Ce sont des cercueils roulants. Il y a des scooters plus faciles à débrider que d’autres. C’est le cas des MBK, Piaggio et Yamaha. En une simple manipulation, ils peuvent déjà atteindre les 80 km/h.

 

“Ce qu’ils veulent, c’est la performance, la vitesse. Les freins de ces scooters ne sont pas faits pour les arrêter à cette allure.”

 

Les scootéristes disposent de nombreux arguments, pour gonfler les moteurs, qu’ils servent au vendeur. “S’ils se font agresser, ils veulent pouvoir fuir facilement. Ils estiment aussi que rouler à quarante-cinq n’est pas sécurisant. Pour monter dans les Hauts, aussi, un 50 cc, c’est assez limité.” Le gérant essaie surtout de faire porter des casques à sa jeune clientèle. Mais ce n’est pas gagné. Sur sa vitrine, il a placardé une petite affiche encourageant à ne pas rouler la tête nue. Philippe conclut : “La vie vaut plus qu’un casque.” C’est beau comme un slogan de la Prévention routière.

Dans les rues du Port, depuis quelque temps, les deux roues motorisés, comme on les appelle, se font moins nombreux. On y croise davantage de vélos. Beaucoup trop à notre goût. À croire qu’en cette fin de mois de juillet, le Tour de France a fait des émules. Stéphane, trente-quatre ans, et ses dalons assis sur des marchepieds, y voient une autre explication : “La loi est partout. Y a trop de police, les jeunes ont peur.” Ils font référence à ce contrôle organisé début juillet qui avait déclenché le courroux d’une partie de la jeunesse portoise, demandant des comptes devant le commissariat par une manifestation improvisée. Treize bécanes avaient été immobilisées et une cinquantaine de jeunes scootéristes ou proches de scootéristes étaient venus crier à l’injustice devant les grilles de la police. Des menaces de mort avaient fusé en direction des fonctionnaires, bien connus des jeunes. C’est dire si le scoot est un sujet sensible et un outil sacré pour les gamins du Port. “Nous, on fait ça pour s’amuser. Les policiers perdent leur temps à venir nous voir, ils pourraient courir derrière les vrais délinquants au Port. S’ils cherchent, ils vont en trouver plein”, avait justifié ce gosse, en marge de la comparution immédiate durant laquelle ses potes étaient jugés pour avoir promis aux policiers un retour de bâton.

 

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Stéphane, lui, s’en fout un peu. Bas de survet’ satellite, chaussettes dans ses sandales, lunettes de cycliste sur le nez, il raconte : “J’ai été arrêté quatre fois. Mais je roule. Quand je suis sur la route, je mets toujours mon casque.” Son scoot, pas esthétique mais efficace, le promène depuis huit ans, presque neuf dans toutes les artères portoises. Il peut le pousser à 100, mais ne fait pas de course. Pas son truc. L’un de ses camarades passe : “Lui, c’est un pro du bricolage.” Stéphane touche aussi sa bille en mécanique. Jamais il n’emmène sa bécane chez un garagiste. Il se débrouille, réalise lui même les révisions. “J’ai appris tout seul.” Il se met sur le trottoir où on l’a trouvé, à côté d’un mur tagué d’un “Je t’aime”. Et il fourre ses mains dans le cambouis, “dans son moteur, il tripatouille” comme le chantait Renaud. Un dalon de Stéphane lâche : “C’est normal qu’on fasse des pousses. On a grandi avec Taxi.”

 

“Quand ils ne sont pas assez doués pour les réglages et les modifications, ces gamins se pressent dans les quelques garages marron que le ville compte.”

 

Quand ils ne sont pas assez doués pour les réglages et les modifications, ces gamins se pressent dans les quelques garages marron que la ville compte. Un gérant d’un magasin offre une façade officielle en journée et une autre officieuse connue de tous sur son temps libre. Dans une cour, il fait quelques heures sup’, aidant les marmailles à se faire des frayeurs. En cherchant un peu, des bricoleurs ouvrent des ateliers officieux pour gonfler les bécanes un peu partout dans l’Île. On évoque Saint-Gilles-les-Hauts, Le Tampon, Saint-Benoît… À Saint-Denis, au Chaudron, dans le secteur de l’avenue Eudoxie-Nonge, un de ces garages non déclarés prépare autos et scooters. Le “patron” est peu prolixe. S’il veut que son business dure, il doit être discret. Il reconnaît néanmoins qu’il ne “chôme pas avec les gosses du quartier qui veulent toujours aller un peu plus vite.

Deux enfants, visiblement très jeunes, descendent l’avenue Raymond-Vergès, au Port, qui traverse de part en part la ZUP 1. Leur deux-roues file. Plutôt, il fuse. Ils n’ont pas de casque. Ils sont ados et sont loin de penser qu’une bagnole ou un bord de trottoir peut les arrêter en pleine vie. Ils sont beaucoup dans ce cas. Chaque dimanche soir, sur le boulevard de Tamatave au Port, la peur des flics est bien loin. À cul des voitures, les “teams” bricolent, préparent. Si on a l’impression que tout est improvisé, c’est bel et bien organisé. “On arrive vers 16h30 et on reste jusqu’à la tombée de la nuit”, explique Giovanni. Lui ne court pas. Il regarde depuis son siège de scooter. Son casque ? “Ça aplatit les cheveux et je fais attention, je ne vais pas trop vite.” Des filles sont là, en simples spectatrices. Depuis quelques minutes, un motard – un vrai – se montre en spectacle sur son gros cube. Une Triumph. Il ne porte pas de protection, si ce n’est un casque. Avec la vitesse, son t-shirt laisse apparaître son dos. “S’il chute, il est mal”, reconnaît un des gamins présents ce soir-là. “Mais il a trois vies, lui. C’est le plus fou du Port. Il va dans tous les quartiers et fait des figures.” Il vient de passer en wheeling (sur la roue arrière), ne tenant le guidon que d’une main et saluant la foule d’un doigt d’honneur de l’autre. Tous se marrent. “Il est fort ! Son père fait la même chose.” C’est le seul motard à zoner dans le coin. Les autres sont affairés sur leurs scoots.

 

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Chez le team BHP de Saint-Paul, on cherche la panne. L’un est chargé de réparer, la main dans la caisse à outils. L’autre teste sur route. Le testeur : “Il bafouille encore. Après ça va, mais au départ, il bafouille.” Une voiture de police passe là au même moment. “La loi tourne, ça ne va pas durer longtemps, ce soir.” La bagnole des flics est encadrée comme pour les narguer, d’un scootériste sans casque devant, et d’un autre dans le même genre, derrière. Ils achètent la paix sociale en laissant faire cette fois-ci. “Quand on passe comme ça, c’est pour dissuader les courses. On n’est pas assez nombreux pour faire des contrôles, alors on tourne et on essaie de dissuader. Cela permet d’éviter les prises de risque”, dit un policier.

Malgré les rondes policières, deux gamins s’élancent en direction du rond-point marquant le point de départ du boulevard de Tamatave. D’un giratoire à l’autre, sur route ouverte, ils poussent leurs machines. À ce jeu-là, c’est le scooter noir piloté sans casque qui gagne à tous les coups. Pas moyen de vérifier la vitesse, les compteurs allant jusqu’à 80 km/h. L’aiguille est au taquet. “Le record sur ce boulevard, c’est 145 km/h…”, nous dit-on. Mesuré comment ? “Par une voiture qui roule à côté. Sur la quatre-voies, on est allés jusqu’à 160 comme ça.” En recherche d’aérodynamisme, les pilotes disparaissent derrière la machine, la tête plongée dans le guidon, jetant brièvement un oeil sur la route et un autre sur l’autre concurrent. À la moindre chute, c’est le drame. “Il n’y a jamais eu d’accident” nous promet le préparateur. “On change les freins. On met des gros disques et des grosses plaquettes qui correspondent à la vitesse atteinte. Équiper un scooter comme ça, ça coûte 4500 euros pour une machine qu’on a payée 2800 euros. Dans les familles, dès qu’on a les moyens, on s’équipe. Quand ils grandissent ces jeunes passent sur la préparation des voitures, c’est une passion comme une autre”, affirme un des gars de BHP. Lui, a eu sa première bécane à l’âge de quatre ans. “C’était une petite Honda Piwi 50 cc.

 

“Équiper un scooter comme ça, ça coûte 4500 euros pour une machine qu’on a payée 2800 euros. Dans les familles, dès qu’on a les moyens, on s’équipe.”

 

Les flics repassent. Cette fois-ci, c’est un camion de la Compagnie départementale d’intervention (CDI). Ces fonctionnaires ne sont pas à résidence sur le Port mais viennent en renfort quand c’est jugé nécessaire. Le dimanche soir, le rendez-vous est connu. Ils ont la consigne de ne pas “chasser” derrière les scootéristes qui n’auraient pas de casque. La consigne est verbale, pas écrite. “On nous accuserait de manquer de discernement si on poursuivait des jeunes, sans casque, qui refusent de s’arrêter quand on leur demande. On mettrait leur vie en danger. L’idée est d’éviter le pire”, explique ce policier. Surtout qu’en moyenne, seul un scootériste sans casque sur dix accepte d’obtempérer. Le flic poursuit : “C’est GTA. Si on fuit devant la police, on prend du galon dans la bande de copains.

Ce soir-là, au Port, on vient de Saint-Louis, de Saint-André. “Il y a un point de rendez-vous partout dans l’Île”, lance ce Portois. “On va à Saint-André, Saint-Denis, Saint-Pierre et Le Port. Y a pas vraiment de leaders. Les teams portent les noms des garages chez qui ils se fournissent”, relate ce pousseur. La piste pour rentrer dans la légalité ? “C’est trop cher. Il faut payer l’entrée, payer une licence, puis ce n’est pas la même chose. C’est pour ça que des pistards viennent là. On ne fait pas de courses avec des virages, on teste juste la puissance des moteurs.

 

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David Mété, chef du service addictologie du CHRU Félix-Guyon a étudié le sujet : “Ces jeunes qui roulent sans casque, à des vitesses folles, on appelle ça un comportement ordalique qui consiste à prendre des risques et à jouer avec la mort. À La Réunion, les pousses, très prisées par des hommes, plutôt jeunes, entrent dans cette catégorie.” Un comportement suicidaire qui peut être soigné par des séances de psychanalyse visant à une prise de conscience. “C’est très à la mode avec les succès de films comme Fast and Furious”, conclut le médecin.

Les autorités s’intéressent d’autant plus à ce phénomène de mode que depuis le début de l’année, la moitié des morts sur les routes de l’Île circulaient sur des deux roues. En juin, six pilotes de cyclomoteurs et sept conducteurs de motos avaient perdu la vie depuis le mois de janvier, sur vingt-six décès au total dans des accidents. Un nouveau fourgon de police passe sur le boulevard de Tamatave. Les casques sont mis, ou pas, et tout le monde disparaît dans un énorme vrombissement. Cinq minutes plus tard, le boulevard et la voie portuaire, sur le front de mer, ont retrouvé leur quiétude. Les coureurs à pied font leur jogging et les familles préparent le cari du soir. Le silence règne… jusqu’au prochain dimanche.

Texte : Nicolas Goinard / Photos : Morgan Fache

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