Tuesday, August 20, 2019
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Eurêka !

Inventer, c’est souvent trouver des solutions pratiques à l’amélioration de son quotidien. Et se pencher sur les inventions réunionnaises, c’est aussi se rendre compte des problématiques locales qui, une fois surpassées, ont profité à d’autres.

Inventer, c’est souvent trouver des solutions pratiques à l’amélioration de son quotidien. Et se pencher sur les inventions réunionnaises, c’est aussi se rendre compte des problématiques locales qui, une fois surpassées, ont profité à d’autres. il arrive qu’un réunionnais crie “Eurêka !”, et que le monde en profite.

Lorsque Louis XIII prend possession de La Réunion, l’appelant “Île Bourbon”, il autorise quasiment au même moment la France à participer à la traite négrière. Curieux renversement de l’Histoire : c’est justement un esclave, Edmond Albius, qui apportera au monde entier la plus grande contribution qu’un Réunionnais n’a jamais faite, la fécondation artificielle de la vanille.

D’autres inventions locales dépasseront nos frontières, certes. Mais aucune n’a eu autant d’impact que celle du jeune Edmond, en 1841, et à douze ans. L’esclavage, la vanille, la canne, hier. La santé, le numérique aujourd’hui. Les énergies renouvelables demain : s’intéresser aux inventions réunionnaises, c’est aussi voir les problèmes posés à sa population, et les moyens qu’elle a trouvés pour les résoudre. Et, comme nous allons le voir, cela a profité aux autres. Souvent.

Souvent car certaines, si elles ont en effet eu du succès ici, n’ont pas donné des envies à d’autres. Pensons en priorité à la Case Tomi – la fameuse “bois sous tôle” – qui a permis aux agriculteurs des années soixante d’habiter des maisons en dur à un prix modique, et de pouvoir ainsi passer le cap des cyclones. Est-ce parce que, ailleurs, d’autres populations avaient trouvé la même idée ? Est-ce parce que la société qui construisait de telles cases n’a pas désiré exporter son projet ? Toujours est-il que la Case Tomi, si elle a changé la vie de nombre de Réunionnais, n’a pas eu pareil impact dans le reste du monde. Il s’agit peut-être d’un rendez-vous raté.

canne-envoi2Celui qui n’a pas raté son rendez-vous avec l’Histoire, c’est bien Edmond Albius. Et ce même si ses contemporains auront eu du mal à admettre qu’un Noir, jeune, esclave, pouvait avoir découvert quelque chose que les Blancs cherchaient depuis des années. Des contemporains bien aidés en cela par quelques botanistes locaux qui s’étaient attribué la paternité de la découverte. L’invention d’Edmond est la meilleure illustration du sujet dont nous parlons ici : il y a une problématique qui se pose au monde entier – donc, aussi, à La Réunion – et un Homme, après réflexion, trouve une solution, l’essaie, elle fonctionne, et sert aux autres. Sans rentrer dans les détails, quel était le problème ? La vanille a été découverte par les Européens lors de leurs premiers voyages en Amérique centrale. Se disant qu’il suffisait du même climat pour qu’elle pousse, les royaumes du Vieux Continent on envoyé des graines dans leurs colonies tropicales ; un fiasco. La vanille poussait, mais ne produisait pas de gousses. Il fallut quelque temps pour que les botanistes comprennent que la vanille devait être fécondée par des insectes particuliers, propres à leur environnement américain. Il fallait donc trouver un moyen “artificiel”. Et si des botanistes français et belges y parvinrent, ils ne purent reproduire leur expérience, n’ayant pas tout à fait compris les gestes qui leur avaient permis de réussir. C’est bien Edmond Albius qui mit en place un protocole en 1841, faisant de La Réunion le premier exportateur de vanille pendant un temps ; surtout, elle créa un savoir-faire que le monde put s’approprier.

 

La Réunion, je l’utilise comme un labo. Le marché local ne peut pas suffire, mais si cela fonctionne ici, je saurai que ce sera duplicable.

 

Si l’économie de La Réunion s’est basée de tous temps sur l’agriculture – et c’est d’ailleurs encore le cas – il n’est pas étonnant que nombre de ses inventions aient un lien avec celle-ci. Prenons, avec la vanille, un autre élément emblématique de l’agriculture réunionnaise : la canne à sucre. Poumon économique de l’Île depuis que l’économie du café s’est écroulée, l’enjeu était d’améliorer les rendements. On rentre ici dans la “recherche et le développement”, où il ne s’agit plus de la bonne idée d’un Homme, mais bien du résultat du travail d’une équipe de scientifiques. Le Centre d’essai, de recherche et de formation, devenu depuis eRcane, est un bon exemple : depuis quasiment un siècle, ses membres croisent des variétés de cannes, travaillent sur leur gènes, afin de trouver le rendement optimal en fonction de chaque micro-climat réunionnais, ainsi que de ses potentiels parasites.

carri-wifi-envoiAinsi, les variétés créées portent les noms de code R 584, R 585, R 586… où le “R” représente “Réunion”. eRcane est un “groupement d’intérêt économique dont les membres sont les deux sociétés sucrières réunionnaises, faisant partie du groupe Tereos.” Voilà pourquoi les trouvailles réunionnaises s’exportent où Tereos est présent, notamment en Afrique de l’Ouest ou en Amérique du Sud. Et cela nous permet d’aborder une autre facette de l’innovation : gagner de l’argent. Et ce n’est pas un gros mot. Les innovateurs que nous avons rencontrés ne sont d’ailleurs pas peu fiers de le dire : ils voient grand. Bien plus grand que La Réunion.

À Saint-Pierre, Runware est une équipe de cinq personnes qui peut déjà se targuer, en 2011, d’avoir créé un cardiofréquencemètre compatible avec l’iPhone 3, certification Apple comprise. Déjà un sacré coup, mais qui n’est peut-être rien par rapport à ce qu’ils ont dans leurs cartons, le DiabéKit. Il s’agit d’un ensemble d’objets connectés à un smartphone (ou une tablette) par le biais d’applications et permettant un état des lieux régulier de la santé d’un patient atteint de diabète. Le médecin, le patient y ont accès – évidemment, toutes les données sont sécurisées, ce qui permet un suivi très fin du soin. Et au sein de ce kit, l’innovation la plus marquante est le DiétéKit. Il s’agit d’une petite balance à glisser sous son assiette, connectée elle aussi. Mettez du riz dedans, et votre portable vous affiche tout un tas de données nutritionnelles en fonction du poids du mets. Ajoutez un rougail saucisses, il calcule automatiquement encore. Des centaines de plats cuisinés (en plus des ingrédients) sont ainsi pré-enregistrés dans l’appli, il suffit de les sélectionner pour savoir exactement ce que vous allez manger. Richard Touret, le dirigeant de Runware, explique : “Notre domaine, ce sont les objets connectés, notamment dans le domaine de la santé. Nous avons donc rencontré des médecins, qui nous ont fait part de leurs problématiques, afin de cerner leurs besoins. L’idée arrive toujours, je pense, à partir d’une bonne connaissance du milieu.

 

C’est intéressant, d’être premier. Mais attention : ça ne paie pas toujours. Celui qui trouve essuie souvent les plâtres pour le suivant.

 

Or, on sait bien que lorsqu’on parle de santé, à La Réunion, le diabète arrive bien vite dans la conversation… “En ce qui nous concerne, La Réunion est un excellent territoire d’expérimentation, avant de nous exporter. Il nous faut trouver des partenaires, mais le but est bien d’aller plus loin…

Bertrand Gonthier, le créateur d’une technologie permettant de regarder des vidéos en 3D sans lunettes, et qui espère que sa propre marque de smartphones et de phablettes va se vendre dans le monde entier, ne dit pas autre chose : “La Réunion, je l’utilise comme un labo. Le marché local ne peut pas suffire, mais si cela fonctionne ici, je saurai que ce sera duplicable.” Pour nos inventeurs, l’idée seule ne suffit pas. Il faut trouver des marchés, des lieux de production – souvent en Asie, des partenaires. “Il faut avoir une volonté d’expansion”, confirme monsieur Gonthier.

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La R&D coûte de l’argent ; il faut bien la rentabiliser, avant même de songer sortir des bénéfices. Ainsi, Runware s’appuie sur des aides de l’État, et de l’investissement privé ; Ahyio, la marque de Bertrand Gonthier, a déjà son réseau de commerciaux, dont certains se situent à Dubaï, pour raisons fiscales, tout en prévoyant de reverser 20% de ses recettes à une ONG. “Je tiens quand même, à très court terme, à ramener des compétences à La Réunion”, nuance-t-il. Car ils y tiennent, tout, à insister sur le fait que les idées, ils les ont trouvées ici, et pas ailleurs. Nous ne faisons pas face à de doux rêveurs. Quoique… Bertrand Gonthier : “C’est toujours bien d’être le premier à trouver quelque chose. C’est très stimulant, d’avoir de l’avance sur les autres.” Richard Touret précise : “On a breveté certaines parties de nos créations, et c’est sûr que symboliquement, c’est intéressant, d’être premier. Mais attention : ça ne paie pas toujours. Celui qui trouve essuie souvent les plâtres pour le suivant.

Ingénieurs, professionnels du marketing, informaticiens de haut niveau, scientifiques… tous ces gens ne courent pas après la gloire d’avoir eu la bonne idée. Ils réfléchissent plutôt en termes d’“innovation”, de “développement”, de “rentabilité”, de “faisabilité”… Des pros, vous dit-on. Restent, quand on parle d’invention, les doux rêveurs dont nous parlions plus haut. Ceux qui garnissent le concours Lépine, ces “Géo Trouvetou” au credo “C’est simple, mais il fallait y penser”.

 

Ils réfléchissent en termes d’“innovation”, de “développement”, de “rentabilité”, de “faisabilité”…

 

Nous en avons trouvé un, à Saint-Joseph, André Scius. Lui a inventé le Piaf, une sorte de pince (Olà, non ! : “Ce n’est pas une pince, c’est un extracteur, le fait d’écraser l’œil avec le bec le fait remonter instantanément à l’extérieur, ça ne découpe pas, ça extrait.”) qui permet facilement d’ôter les yeux des ananas, ceux qui donnent des aphtes. “L’idée m’est venue en regardant les becs d’oiseau.” Lui n’est pas passé par des étapes de dessin industriel, de CAO ou d’études marketing. Le prototype est sorti du premier jet, à partir d’une simple feuille de tôle qu’il plie à la main. “Je continue à les fabriquer moi-même. J’en ai fait trente mille, ce qui m’a permis de vivre pendant des années.” Des ventes effectuées sur les marchés forains, bien loin, donc, des perspectives d’expansion des producteurs de cannes, d’outils connectés ou de smartphones. Avec une structure autour de lui, on imagine pourtant qu’ils aurait pu aider les amateurs d’ananas du monde entier.

Là n’était peut-être pas son désir. Reste que tous, à leurs niveaux, ont contribué – ou vont le faire – à améliorer le quotidien de leurs semblables. On n’a pas trouvé meilleure définition de l’inventeur, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs.

 

 

 

 

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Stocker l’énergie en mer

Ce n’est pas à proprement parler une invention réunionnaise ; mais l’Université espère bel et bien apporter son savoir-faire dans une innovation répondant à une problématique actuelle, le stockage des énergies. L’idée vient d’une société montpelliéraine, MGH. Et si le modèle de simulation a été développé par l’Université de Columbia, ce sont les Héraultais qui ont besoin d’un terrain d’essais : leurs liens avec l’Université de La Réunion, et notamment son labo de recherches Piment leur ont donné l’idée de tester la chose ici-même. En quoi cela consiste ? Pour faire simple – et c’est une gageure – il s’agit d’une plateforme flottant en mer qui reçoit l’énergie produite en trop sur terre. Celle-ci fait remonter des lests, reposant par grands fonds. En cas de besoin d’électricité, ces lests redescendent au fond de la mer, leur chute entraînant un générateur placé sur la plateforme, elle-même reliée au réseau terrestre. L’Université, persuadée qu’elle est d’avoir sur son sol les compétences pour lancer un tel projet ici, espère donc des aides de la part des collectivités. Stocker des énergies, dans un monde – et une île – où la question est de plus en plus prégnante, voilà bien de l’innovation qui pourrait avoir un impact considérable.

 

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TACATATATAC!

Cette invention n’a pas vraiment contribué à améliorer la vie des gens ; mais elle vient bien d’un Réunionnais, et ses conséquences ont été considérables. Il s’agit du “tir synchronisé”, c’est-à-dire de la mitrailleuse fonctionnant à travers les hélices d’un avion, dont le fonctionnement a été amélioré par Roland Garros lui-même. Alors que la Première Guerre mondiale commence, les belligérants découvrent vite l’importance stratégique de l’aviation. Et pour abattre les coucous d’en face, il fallait une mitrailleuse. Or, il s’agissait de monoplaces : l’aviateur devait pouvoir conduire et tirer en même temps ; l’arme devait donc se trouver devant le nez du pilote. Mais s’y trouve aussi l’hélice. Après avoir bousillé un grand nombre de pales, Roland Garros, un des premiers as de l’aviation, eut une idée, pas bête : blinder ses hélices. Déjà, il utilisait un système ingénieux – mais pas fiable du tout – qui synchronisait la percussion de l’arme avec le régime moteur. Son blindage lui permit de ne pas détruire son hélice à chaque fois que son système faisait des ratés. Ainsi, en 1915, il put descendre trois avions allemands d’un coup, alors que ceux-ci ne se doutaient pas qu’il avait trouvé un moyen de leur tirer dessus. Hélas pour lui – et l’armée française : quelques mois plus tard, il dut atterrir en catastrophe en territoire ennemi. Il eut beau brûler son avion avant d’être capturé pour éviter que son invention ne finisse dans les mains des ingénieurs ennemis, ceux-ci parvinrent, malgré tout, à récupérer le mécanisme, à le reproduire et à l’améliorer. Cela ouvrira l’ère de domination de l’aviation allemande… avant que les Français, en 1916, puissent à leur tour capturer un des appareils d’en face pour en étudier les améliorations, et s’en servir.

 

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Textes : L. R., L. P., L. C. / Illustrations : LN

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