Wednesday, October 16, 2019
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Et pourtant, elle tourne, la pendule

C’est rebutant, d'attendre. Que ce soit de temps en temps ou souvent, attendre est une expérience curieuse. Voyage au pays de l'ennui, du vagabondage de l'esprit et des yeux dans le vide. "Pendant ce temps, la

C’est rebutant, d’attendre. Que ce soit de temps en temps ou souvent, attendre est une expérience curieuse. Voyage au pays de l’ennui, du vagabondage de l’esprit et des yeux dans le vide.

Pendant ce temps, la pendule qui était en face du bureau continuait de moudre la vie, et les doigts du colonel, maigres, desséchés par les années, s’obstinaient à nettoyer, à l’aide du mouchoir, les verres de ses lunettes, et ceci bien que le besoin ne s’en fît pas sentir.” Lisez donc Le Désert des Tartares ; Giovanni Drogo y est le symbole du personnage qui attend et qui ne fait que cela. Évidemment, tout le monde n’est pas affecté dans un fort militaire du bout du monde à surveiller des cailloux ; mais on se retrouve tous, à un moment ou à un autre, à poireauter. Plus ou moins longtemps. Plus ou moins souvent.

Pour commencer, il a fallu trouver un temple de l’attente, histoire de voir vraiment ce que c’est, que de faire le planton. De se mettre dans la peau de nos personnages. On avait pensé à La Poste ; mais la réorganisation des bureaux est assez bien fichue, puisqu’on a mis moins de dix minutes à envoyer notre colis (nous n’y sommes pas allés en début de mois, aussi). De toutes façons, on nous avait plutôt conseillé la Préfecture, alors, nous nous y sommes rendus.

 

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Un mercredi matin, huit heures. Une vingtaine de personnes, certaines présentes depuis l’ouverture des bureaux, une demi-heure plus tôt. Et, oui, ça s’ennuie déjà sévère. Pendant les deux heures que nous occuperons à regarder nos concitoyens faire le pied de grue, nous compterons trois fourrages de doigts dans le nez (dont un avec grignotage), une dizaine de cigarettes grillées, deux journaux lus, et cinq défaites à Angry Birds (le petit assis par terre n’était franchement pas doué sur le GSM de sa maman). “Ça me saoule.” La phrase est lâchée par la jeune femme d’à côté. “J’ai pris une journée de congés pour ça. Une matinée de perdue. Et j’ose pas sortir pour au moins aller acheter le pain, ils vont trouver le moyen de m’appeler à ce moment-là.” Comme le héros du Désert des Tartares, l’usager de la Préfecture fait passer le temps – et supporte l’attente – en se persuadant qu’il va se passer un truc. L’appel de votre numéro étant l’ultime Graal, en attendant… On envoie des textos. On essaie de deviner le nom du parfum de nos compagnons de misère. Un monsieur s’est mis à compter sur ses doigts, avant de grommeler tout seul. On soupire, on grogne, on pique du nez et on se demande s’il n’y en a pas un qui a pété, et ça nous fait sourire d’imaginer qu’il s’agit du jeune homme en costume. Lassitude ? Oui. Colère ? Non. Délire ? Un peu. On accepte son sort, semble-t-il, mais des fois, l’esprit part un peu dans tous les sens.

C’est dur à entendre, mais on a de la chance. Pour beaucoup de personnes, attendre, c’est un métier. Il y a quelque temps, une des rues de Sainte-Clotilde montant vers les Hauts se trouvait rongée par les travaux de voirie. À double-sens, elle était transformée en voie à sens unique, et les ouvriers, travaillant sur un chantier étalé sur une centaine de mètres, se voyaient dans l’obligation d’organiser la circulation. Ce travail, souvent alloué à des feux tricolores provisoires, était ici effectué par deux hommes, un de chaque côté, avec un petit panneau dans la main, un côté vert, un côté rouge. Dans l’autre main, un talkie-walkie pour la coordination. Pendant une journée de travail, donc, deux hommes debout et sans bouger, tournaient un panonceau pour faire passer les voitures. Travail, en général, dévolu au jeune intérimaire de passage, pendant tout le temps du chantier.

 

On s’occupe l’esprit en se persuadant qu’il va se passer un truc…

 

On a demandé à l’un d’eux s’il “ne s’emmerdait pas trop”. “Si, mais on se raconte des blagues au talkie pour passer le temps. Dans les voitures, des gens nous font coucou, on leur r.pond. Et puis, il y en a toujours un qui essaie de passer alors qu’on a mis le c.t. rouge, alors on doit quand m.me faire attention, faut pas se perdre dans nos pensées, il y a des piétons qui marchent, ça peut être dangereux. On n’en est pas à espérer qu’il va se passer quelque chose… Mais quand des gens nous disent deux-trois mots, quand des enfants nous disent bonjour à travers les fenêtres, ça passe un peu le temps. On essaie aussi d’avoir l’air sérieux : je suis s.r que les automobilistes qui me voient se disent tous la même chose : “Qu’est-ce qu’il doit s’ennuyer, celui-là…”” On y a pensé, c’est vrai. Comme pour les pêcheurs. Les routiers dans les embouteillages. Les gens qui attendent le bus. Les vigiles.

philippon_perso_janvier_2016_047Tiens, les vigiles, justement ou, plus précisément, les agents de sécurité. Nous en avons trouvé deux, Éric et Marie-Pierre, de chez Brigade de sécurité et protection privée (BSPP). Pour tout dire, nous craignions un peu de les vexer, à leur soumettre l’idée qu’ils pouvaient s’“ennuyer” dans leur travail. Eh bien non ! “Notre métier est basé sur l’attente ! Ça peut arriver que ce soit long, oui, quand on fait douze heures de surveillance d’un bâtiment la nuit. On attend que les voleurs arrivent !”, nous confirme Éric. “Je suis le patron de la société, alors j’emmène mon ordinateur et j’en profite pour envoyer des mails, faire des papiers. Je fais aussi des tours de garde, je fais du sport. En décembre, je gardais un bâtiment sur plusieurs étages, je montais, je descendais : je me dépense, et en plus, je fais mon travail de surveillance, je montre ma présence. Il ne faut surtout pas rester à attendre.” Marie-Pierre enchaîne : “Si on commence à 18h, il faut dormir avant, puis un quart d’heure pendant les premières heures. C’est important d’être vigilant de 23h à 3h du matin, on sait que c’est à ce moment que les voleurs arrivent.” En est-on à espérer que, justement, il se passe quelque chose ? Un peu. Mais pas trop. Éric : “Dans les premières heures, par exemple, je téléphone à mes proches. Ça occupe, ça remonte le moral, oui, mais c’est aussi parce qu’on ne sait jamais ce qui va se passer ensuite…

Face à l’attente, il semble que nous ne soyons pas tous égaux. Marie- Pierre explique particulièrement s’attarder sur les mouvements de voitures, leurs conducteurs, les plaques. “Il arrive une heure où il ne passe plus personne. À ce moment-là, le moindre mouvement devient suspect. Nous sommes en .veil permanent, il faut savoir utiliser nos cinq sens. Et l’adrénaline fait beaucoup passer le temps. Le vent, une porte qui claque sont autant de raisons d’aller voir ce qui se passe.” Eric se souvient de quelques conversations : “C’est vrai qu’avec Internet, je peux envoyer des mails, lire. J’ai discuté avec des gardiens plus anciens, ils me racontaient qu’ils écoutaient la radio jusqu’à minuit, après, cela devenait plus difficile pour eux…” Tiens, justement, c’est ce que nous racontait un chauffeur de poids-lourds, pris régulièrement dans les bouchons : “Heureusement qu’il y a Free Dom !” Pour une autre raison, d’ailleurs : “En plus, ça nous prévient des embouteillages, on peut prévoir les raccourcis. Imaginer un second itinéraire, avec toutes les petites routes qu’on a ici, ça, ça occupe !

philippon_RUN_7941Pour en revenir au monde des gardiens de nuit, on trouve des chanceux, plus que d’autres : “Les maîtres chiens sont encore moins seuls, ils ont leur chien ! Je sais que la nuit, ils profitent justement de l’attente pour faire refaire les exercices d’entraînement à l’animal.” Pour discuter un peu, sûrement aussi…

L’ennemi de l’attente, outre le sommeil, quand il s’agit de poireauter la nuit ? La montre. Éric n’en porte jamais. “Je ne m’en sers que pour relever l’heure de mon tour de garde. Avec une montre, tu vois le temps s’écouler, ça ne va pas vite. Si tu décides d’aller faire un tour toutes les heures, au bout d’un moment, tu vas y aller un quart d’heure plus tôt, et à la fin, tu vas te retrouver avec beaucoup de temps à combler, c’est terrible. Car les heures les plus longues sont toujours les dernières.” On plaint tout à coup fortement les vigiles des administrations, obligés de se tenir debout face aux pendules. “Si vous nous voyez avec le regard fixe, c’est peut-être qu’on est dans la lune, lâche l’un d’eux, qui a préféré rester anonyme. Oui, on peut être un peu dans la lune. Essaie donc de demeurer statique pendant une journée et de rester concentré. On n’est pas la garde de la Reine d’Angleterre.

Dans sa vie personnelle, le citoyen lambda est laissé seul face à son attente. Le médecin lui met des magazines périmés dans sa salle d’attente, La Poste réorganise ses bureaux, la hotline diffuse de la musique, certes. Mais l’attente à la Caf, au Pôle emploi, au bus, n’est bien souvent pas atténuée. L’attente dans l’espace public est un sujet peu porteur. Et qu’on ne nous parle pas des boutons farceurs aux feux rouges pour les piétons. On rigole, on rigole. N’empêche : il arrive que l’attente et l’ennui ne soient pas que des péripéties dans la vie de tous les jours, ou une activité professionnelle voulue. Cela peut être imposé, contre son gré. Et on ne rigole plus. Michaël Vauthier est enseignant-chercheur en psychologie, il s’intéresse notamment aux problèmes psy en milieu professionnel. Lui, il n’a pas l’air de s’ennuyer, et de toutes façons, ce n’est pas pour cela qu’on l’a contacté. Nous voulions surtout lui demander si ça ne mine pas un peu, au bout d’un moment, de passer ses journées à rien faire. “Votre question me fait surtout penser à des situations de “mise au placard” d’un employé. Il ne fait rien, parce qu’on ne lui donne plus rien à faire.” Ah, on a enfin trouvé un avantage à attendre et à s’ennuyer : quand, en plus, on est payés. “Les rentiers, ça existe ! Mais vraiment, à la longue, ce n’est pas tenable. Ne rien donner à faire à un salarié, c’est le meilleur moyen de s’en débarrasser. En faisant cela, on lui grignote son sentiment d’exister, d’utilité. C’est la négation d’une partie de sa vie.

 

Passer des journées complètes à attendre, il y a de quoi devenir fou.

 

Rappelons, au passage, que le travail représente un tiers de nos journées. Ne rien faire pendant ces heures-là peut devenir dramatique… “Pendant ces moments d’ennui, on essaie de s’occuper, de trouver un sens à sa présence. Ça ronge, la question “Qu’est-ce que je fais là ?” On se retrouve face au vide. L’individu a besoin de se sentir compétent, d’avoir une prise sur son environnement, sur son lien avec les autres.” Et ce, d’autant plus que, socialement, celui qui ne “fait rien”, est considéré comme suspect ; il faut être débordé, travailler beaucoup. Celui qui a un boulot n’aurait pas vraiment le droit de s’en plaindre, même s’il passe ses journées à compter ses crayons ou à battre ses records sur Candy Crush. “Mais ça peut emmener à la dépression, bien sûr ! renchérit Michaël Vauthier. D’autant plus si l’on n’a pas de ressources, dans sa vie personnelle et amicale, sur lesquelles on peut s’appuyer.

philippon_SEM_4951Quelques bouquins sont sortis récemment pour relier ces situations au surmenage, que les psys commencent à analyser comme toutes aussi néfastes. Imaginez donc, passer vos journées à attendre le bus, à la boucherie, à Pôle emploi… Y a de quoi devenir fou. Mais ne nous y trompons pas : parfois, on croit voir des gens qui s’ennuient, on se trompe.

Éric, l’agent de sécurité, s’esclaffe : “Les gens pourraient souvent croire qu’on s’ennuie, qu’on ne fait rien, je pense notamment à notre travail dans les supermarchés. C’est faux, nos yeux, eux, voient beaucoup de choses.”

Il y a un monsieur, dans le quartier du Bas-de-la-Rivière, à Saint-Denis, qui passe ses journées devant l’ancien Bar des Pêcheurs. Il se tient debout, fait des gestes aux passants. Toute la journée. On a cru qu’il attendait on ne sait quoi. Qu’il s’ennuyait, qu’il ne faisait que regarder passer les autos. “Non, nous a-t-il dit. J’aide les voitures à passer le virage.

 

Texte : L. C. / Photos : R. P.

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