Friday, July 19, 2019
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Avec les multiplications de zones commerciales aux périphéries des centres urbains, le moment est venu de se demander si nos coeurs de ville historiques ne vont pas finir par définitivement s’endormir.

Ce fut notre point de départ : un rapport publié et remis au gouvernement en octobre 2016, La revitalisation commerciale des centres-villes. À l’intérieur de ce pavé, des propositions pour redonner de la puissance aux centres-villes à partir de cette constatation : le “phénomène de dévitalisation des centralités urbaines, bien que contrasté d’un territoire à l’autre, devient préoccupant tant le commerce participe à la vie de la cité et la façonne en grande partie.” Ce qui est vrai pour la Métropole l’est-il chez nous ?

Par rapport à la Métropole, le taux de vacances commerciales est très faible sur notre territoire. Par “vacances commerciales”, on entend le pourcentage de pas-de-portes qui ne retrouvent pas de repreneurs à leur fermeture. Selon notre rapport, celui-ci s’élevait à 10,4% en 2015. C’est deux fois trop : à 5%, un centre-ville se meurt, déjà.

Côté Réunion, selon Inovista spécialiste de l’immobilier professionnel, ce taux de vacance s’élèverait à moins de 3% en 2017. Pour l’instant, donc, ça va, d’autant que le trio Saint-Denis – Saint-Paul – Saint-Pierre conserve son attractivité historique liée à ses fonctions politiques et économiques : “Au 1er janvier 2016, La Réunion comptait près d’un million de m2 de locaux commerciaux répartis sur toute l’Île, dans les centres-villes mais également au sein des zones ou des galeries commerciales, soit près d’1,2 m2 par habitant, un record national.”

 

Toutefois, il faut relativiser nos 3% : Aude Mathieu, chargée d’études chez Inovista, nous explique que cette faible moyenne n’englobe pas les locaux commerciaux familiaux qui ne trouvent pas de repreneurs. Quand les heureux·euses propriétaires ne sont pas d’accord sur la suite à donner (revente du local à un tiers ou préférence familiale), les locaux peuvent rester vides un moment : “Même des villes moins cotées comme Le Port, Saint-Louis, ont de faibles taux de vacances commerciales car la réalité, à La Réunion, c’est peu d’offres pour beaucoup de demandes.” Pour ce qui est du taux d’occupation, donc, ça va. Mais n’oublions pas qu’historiquement, les évolutions des habitudes locales suivent celles de la Métropole, avec quelques années d’écart… Et l’apparition assez récente de zones commerciales à l’extérieur des villes est un phénomène réel.

Or, si les centres commerciaux ne sont pas les seuls coupables de la désertification des centres-villes, ils ne leur font pas que du bien. À La Réunion, le premier hypermarché a ouvert en 1987, à Sainte-Clotilde : Carrefour, ex-Continent. “Un événement à l’époque à La Réunion!”, écrivait le JIR. Et comme souvent, il “faut” rattraper le niveau métropolitain. Le maître de conférences en géographie Jean-Michel Jauze et le docteur en géographie Joël Ninon expliquent que les mutations du commerce de distribution ont modifié le paysage réunionnais : “À partir des années quatre-vingt, le modèle métropolitain [est appliqué aux espaces urbains de l’Île]. Le scénario est partout identique : emplacement choisi sur les franges externes de l’agglomération avec empiétement sur les terres agricoles, présence d’un échangeur et d’une voie rapide de circulation, vastes parkings, etc. Cette grande distribution connaît un essor extraordinaire.

Les comportements sont aussi calqués, “qu’il s’agisse de leur localisation, de leur contenu ou de leur mode de fonctionnement, et leur zone de chalandise dépasse largement les limites communales.” Cela profite, certes, aux riverains. Mais les gens de la ville s’y ruent aussi : 79% des Réunionnais·e·s achètent leurs aliments en grandes surfaces contre 72% en Métropole, selon l’Insee.

“Le scénario est partout identique : emplacement choisi sur les franges externes de l’agglomération avec empiétement sur les terres agricoles, présence d’un échangeur et d’une voie rapide de circulation, vastes parkings, etc.”

 

Et parce qu’ils ont besoin de garder leur clientèle dans leurs bras, les grands distributeurs proposent au chaland bien plus qu’un paquet de pâtes et des rouleaux de papier toilette : une petite animation par-ci, une boulangerie par-là, des terrains de jeux… Aller au centre commercial devient une expérience. D’ailleurs, les jeunes de dix-huit à vingt-quatre ans y passent en moyenne deux heures par semaine, pour “faire du shopping, flâner et se détendre.” Ne dites pas qu’on ne vous avait pas prévenus, dans les séries américaines des années quatre-vingt-dix, ils se donnaient tous rendez-vous là-bas.

Après tout, faut dire aussi, c’est pratique: c’est ouvert le midi et après le boulot. Christophe, négociateur en transactions immobilières : “Dans un centre commercial, il fait frais, toutes les nouvelles enseignes sont là. C’est quand même plus sympa, quatre-vingts boutiques au Jumbo, qui sont ouvertes en continu.”

 

 

Il y a même des bancs pour se reposer, parfois un peu de verdure. Cette sensation de ne pas être dans un temple de la consommation est la raison pour laquelle nous aimons les fréquenter, si l’on en croit Emmanuelle Lallement. Citée par Psychologies.com, l’ethnologue constate que l’un des principaux effets de cette “mise en scène” sont “la citadinité et le divertissement […] Les centres commerciaux sont conçus pour la consommation ; mais, pour attirer, il leur faut offrir une promesse de loisirs et de confort.” N’ayez donc pas honte de préférer aller faire vos courses, vos activités, hors des centres-villes : des gens très intelligents ont tout pensé pour vous créer ce besoin. Vous vous êtes juste fait avoir.

 

 



NOUVEAU SOUFFLE

Des initiatives existent tout de même pour ressusciter des quartiers urbains que nous pensions condamnés, comme le Carré Cathédrale, à Saint-Denis. Rares sont ceux·elles qui s’aventuraient dans les ruelles derrière l’édifice religieux érigé en 1860. Après une période de faste commercial, le quartier a terminé à l’abandon.

Et pourtant, aujourd’hui, il est l’un des lieux les plus fréquentés du centre-ville. Une douzaine d’établissements animent le spot et la valeur architecturale des bâtiments a été préservée. La cathédrale étant classée aux Monuments historiques, les rénovations se sont faites à l’identique.

 



BOBOÏSATION

S’il y a moins de vie en ville, c’est aussi parce qu’on y vit moins, au sens premier du terme : loyers exorbitants, petites surfaces, poussent ainsi les habitant·e·s à s’éloigner en périphérie, repoussant du même coup les populations qui y vivaient encore plus loin. C’est ainsi qu’est née la gentrification, “l’embourgeoisement d’un quartier populaire et urbain avec l’arrivée de classes sociales moyennes et aisées”, comme le décrit Margaux Malsan, auteure du mémoire Étude de l’évolution des modes d’habiter à La Réunion : habiter un quartier en gentrification, le cas de Terre-Sainte, dans le cadre de son master en géographie.

D’après ses recherches, “l’arrivée de nouveaux habitants avec des modes de vie, des conceptions du quartier différentes ont créé un bouleversement social, économique et architectural.” Terre-Sainte n’est plus le village de pêcheurs, ce quartier populaire qu’il était. Depuis les années deux mille, sa valeur immobilière et son attractivité n’ont cessé de croître. Bien que des familles de pêcheurs tentent de le préserver, “ils sentent bien que leur patrimoine leur file entre les doigts.” D’autant que les cases créoles ne sont pas protégées par les règles d’urbanisme. Logements et commerces modernes, locations saisonnières, jouxtent les habitats traditionnels.

 



MOI, MOCHE ET ENVAHISSANT

Tous les dix ans, l’équivalent d’un département français disparaît sous le béton, le bitume , les panneaux et la tôle”, dévoile Télérama dans son article Comment, la France est devenue moche. Comment justement ? En privilégiant certains choix politiques et économiques au détriment des beaux espaces ruraux, grignotés toujours un peu plus. Les centres commerciaux entraînent la construction de bretelles d’accès, d’infrastructures, tandis que des lotissements et des ZAC fleurissent alentour. Et La Réunion n’y échappe pas.

Sur les affiches de l’Espace Océan, on peut lire que le projet de redynamisation de Saint-Denis se veut une “véritable alternative aux centres commerciaux”. Si le petit commerce parvient à survivre malgré tout, les élu·e·s ont compris l’importance de redonner du pouvoir aux centres-villes. Mais nombreux sont les projets annoncés qui peinent à voir le jour, cela traîne. Pendant ce temps, les grands distributeurs, eux, ne connaissent pas la crise.

 

TEXTE : MARIE RENNETEAU, MARIANNE RENOIR - PHOTOS : PABLO WAYNE

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