Une Game Boy pour la vie

Une Game Boy pour la vie

Quand j’étais petit, j’ai perdu ma Game Boy dans le car. J’ai dû devenir adulte plus tôt que prévu. Récemment, j’en ai retrouvé une d’occase. Avec les cartouches de Tetris et Mario Bros. Quel bonheur.
 
Yann Leroux est psychologue, et très porté sur les jeux vidéos. Il doit être bon dans son métier car, après en avoir discuté avec lui, tout semble limpide et normal : je renoue avec un plaisir de l’enfance, j’ai la sensation d’achever quelque chose, et je ne perds pas mon temps !

 

« On retrouve les bons moments où on n’avait rien d’autre à faire. »

 
BuzBuz : Pourquoi j’accorde tant de temps à ma Game Boy, alors que j’ai mieux à faire ?

Yann Leroux : Parce que vous êtes en bonne santé. Dans la culture populaire, on pense que pour un grand garçon de trente ans, le jeu vidéo, c’est fini, et qu’on devrait passer à des choses plus sérieuses. C’est une vision biaisée, car dans le développement de l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte, le jeu a une part importante. La personne qui ne joue pas est celle dont le développement psychologique pose question. Jouer, c’est toujours une bonne chose.

 

BuzBuz : Je m’éclate à rejouer aux jeux de mon enfance, Tetris et Mario Bros.

Yann Leroux : Le fait de remettre ses mains sur une Game Boy permet de vous remémorer les situations que vous avez vécues étant enfant. On retrouve les bons moments où on n’avait rien d’autre à faire, parce que les parents étaient là pour gérer le quotidien. Cela permet aussi de retrouver les mauvais moments et de les vivre en se disant que, quelles que soient les catastrophes qu’on a traversées, on est bien là, vivant, entier, et en bonne santé.

 

 

« La seule liste que l’on va clore, c’est la vie. »

 
BuzBuz : Ça me fait quoi, psychiquement, de remplir des lignes dans Tetris ?

Yann Leroux : C’est un des grands mécanismes du jeu vidéo. On a une liste de choses à faire et quand on les fait, on est content. Dans la vraie vie, on a une liste de choses à faire, et on ne les fait jamais. La seule liste que l’on va clore, c’est la vie, et on n’est pas pressé d’arriver au bout. Pour tout le reste, il y a toujours des choses en cours qui sont sources d’anxiété. Ce sentiment de clore quelque chose est un moteur important dans le plaisir de jouer.

 

BuzBuz : En va-t-il de l’addiction aux jeux vidéos comme avec la drogue ?

Yann Leroux : Cela fait plus de vingt ans que la question est sur la table des psychologues. Au départ, une psychologue américaine, Kimberly Young, parle du trouble de l’addiction à l’Internet et aux jeux vidéos. Elle décrit des personnes qui passent six heures par semaine sur Internet, vous vous rendez compte (rires) ? On a plutôt des personnes anxieuses ou déprimées, ou qui ont un trouble du contrôle de l’impulsion, mais cela n’a rien à voir avec l’addiction.

 

« Ça nous aide à grandir, à nourrir notre imaginaire. »

 
BuzBuz : Vos patients vous parlent-ils de leur rapport aux jeux vidéos ?

Yann Leroux : Des parents viennent se plaindre de la conduite de leurs enfants en ce qui concerne les jeux vidéos. Les enfants se plaignent des punitions qu’ils reçoivent à cause de ça mais ils ne disent pas qu’ils ne peuvent pas s’empêcher d’y jouer. Les enfants préfèrent sortir faire une partie de foot avec les copains que rester enfermés deux heures à jouer à la Play’. Ce n’est pas une occupation prise sur des activités culturelles mais sur des temps inoccupés.

 

BuzBuz : Je joue toujours à ces deux jeux là, parce qu’ils sont parfaits.

Yann Leroux : Une journée fait vingt-quatre heures et on ne peut pas tout faire. On choisit des jeux et on a souvent envie de les terminer. On y joue longtemps tant que cela nous nourrit suffisamment, que ça nous aide à grandir, à nourrir notre imaginaire. Quand arrive le moment où on trouve une meilleure nourriture ailleurs, on délaisse le jeu.

 

Game Boy- Mario Bros

Mario Bros (DR)

Recueilli par L.P