Saveurs du palais

Saveurs du palais

Nous avons passé une journée au palais de justice de Saint-Denis. On y a vu des gens inquiets, heureux, de petites larmes, beaucoup de sourires… On y a entendu des conversations anodines, quelques disputes et pas mal de choses drôles. Le tribunal est aussi un lieu de vie.


« C’est pas fini, pour vous ? Bonne nuit, alors. Vous êtes pas sortie de l’auberge ! » L’avocat venu de Métropole vient de terminer une audience qui a duré six heures. Il lance un clin d’œil à sa consœur qui a attendu toute la journée avec ses clients. C’est leur tour : il est 21h au palais de justice de Saint-Denis, la journée n’est pas tout à fait finie, et le vigile à l’entrée attend la fin des débats dans la salle d’audience du tribunal de grande instance pour refermer les lourdes portes du palais. « Tous les mardis, c’est comme ça. Moi, j’attends. » Il sourit. Sa journée, comme la nôtre, avait commencé plus de treize heures plus tôt.

7h45. Le palais e justice ouvre ses portes à un petit groupe de personnes. A-t-on oublié une lettre ? Peut-être ; n’empêche que c’est ce qui est écrit devant le bâtiment, « palais e justice ». Le « d » a disparu.

7h47. « Vous avez pas de couteau ? » Le vigile, à l’accueil, ne veut pas de couteau dans le tribunal. Il faut dire que c’est interdit. « C’est quoi votre nom ? Ah, oui, Chaux, je suis au courant, madame la présidente m’a dit ! »

8h02. Dans n’importe quel bâtiment public, on appellerait ce lieu un « hall ». Mais dans les tribunaux, c’est une « salle des pas perdus ». À cette heure, elle est bien remplie : Saint-Denis fait partie des tribunaux français expérimentant les Services d’accueil unique du justiciable (Sauj). Celui-ci peut ainsi prendre des nouvelles de n’importe quelle procédure le concernant. Apparemment, ça marche bien, ils sont déjà une bonne trentaine à patienter. « À La Réunion, les gens n’hésitent pas à se renseigner sur le droit, ce qui est plutôt une bonne nouvelle », nous avait prévenus Françoise Andro-Cohen, la présidente du tribunal. Eric Tuffery, le procureur de la République, nous confirmera la chose plus tard.

8h11. « J’ai pas réfléchi. » Le jeune homme accusé d’avoir volé une Playstation au Port est bien embêté, dans la salle d’audience correctionnelle du tribunal de grande instance. « C’était l’occasion, le vigile regardait pas. » « Vous avez quand même un peu réfléchi, alors », remarque le parquet.

8h13. « En plus, j’avais fumé du zamal », avoue benoîtement le même. « Euh, ça fait une deuxième infraction, ça… » La juge unique est taquine.

8h16. Dans ses réquisitions, la procureure parle de « Plèstachone ». C’eût été plus simple s’il avait volé un jokari.

8h23. Un grand costaud arrive à la barre. Il tient une petite enveloppe.

8h30. Le Parquet cite la Bible : « Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse. » Le grand costaud aimerait-il qu’on lui pique son pistolet et qu’on lui fasse une clé de bras ?

 

« Vous n’avez pas de couteau? »

 

8h47. « Deux grammes cinq, ça fait beaucoup, non ? Surtout à trois heures de l’après-midi… » La jeune juge n’en revient pas.

8h48. Le monsieur ne se souvient pas d’avoir brisé la vitre d’une voiture pour y voler des allumettes, un stylo, des CD et du charbon de bois.

8h52. Le monsieur ne se souvient pas non plus de combien de condamnations il a déjà écopées. Il tente quarante-quatre. Raté : c’était dix-sept.

9h00. Une maman attend au premier étage, à côté d’un grand ado penaud qui regarde ses chaussures. Devant eux, la porte du juge pour enfants. Elle, a les yeux mouillés.

9h10. Dans la salle d’audience du tribunal correctionnel, une dame tente d’expliquer pourquoi elle n’a pas rendu tout de suite un portefeuille qu’elle avait ramassé chez Leclerc, et pourquoi le passeport qui était dedans a disparu. Elle devra payer le passeport.

9h18. Dans la salle des pas perdus, peu de monde fait des pas, personne n’a l’air perdu : on attend sagement son tour au guichet du Sauj. Il y a du monde. Et, toujours, avec des petites enveloppes ou une pochette plastique dans les mains. « J’ai réussi à venir, mais j’espère qu’il y aura de l’essence aujourd’hui, je suis à sec », entend-on.

9h22. « Parlez plus fort ! Je ne comprends rien ! » Pour la sixième fois, la présidente demande au grand échalas devant elle d’élever le ton. Elle aimerait bien savoir pourquoi, au volant de son scooter sans assurance, il s’est enfui en le poussant après être rentré dans son copain qui circulait sur un vélo sans frein. Nous aussi.

9h25. Le copain en question explique qu’il a eu les deux poignets et la mâchoire cassés. Pourtant, lui, il parle assez fort.

9h26. « Je vous en prie, parlez plus fort, on n’y arrivera jamais ! » Le jeune prévenu murmure en créole, les magistrats tendent l’oreille.

9h27. « Un mur ? Y avait un mur ? » tente la présidente pour comprendre pourquoi le jeune scootériste regardait derrière lui au moment de l’accident. « Non, un meurtre, madame la présidente » précise l’avocate de la victime. Un ange passe.

 

« Mais en fait, les gens sont gentils, ici! »

 

9h49. Direction la fameuse « porte cinquante, celle sous les escaliers à droite en sortant » où la présidente envoie les personnes condamnées. Il s’agit du bureau d’exécution des peines, où une dame très gentille les attend. « Souvent, ils arrivent sans avoir rien compris à leur condamnation. On leur explique, on cause en créole avec eux… »

9h55. Devant le tribunal, un monsieur en survêtement et maillot de moto-cross, s’inquiète : « Vous ne sauriez pas où je peux trouver les avocats ? Je suis allé à la Maison de justice, ils m’ont donné un numéro, mais quand j’appelle, ça fait biiiip, biiiiip, ça doit être un fax. »

10h. Dans la salle du Conseil des prud’hommes, les participants sont un peu plus âgés et portent des chemises à carreaux. Ils ne sont pas là parce qu’ils ont volé des allumettes et du charbon dans une voiture.

10h14. L’avocat d’un homme licencié – abusivement, à son goût – lit une lettre de l’employeur faisant ses louanges et qui n’apparaît pas au dossier. L’avocate de celui-ci n’est pas contente : « J’ai pas fait dix heures et demi d’avion pour entendre ça ! » « Ben, si ! » répond l’autre, avant de poursuivre sa lecture.

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10h16.  « Effets de manche ! » dénonce l’avocate. Le contenu de la lettre n’apparaîtra pas au dossier. Mais tout le monde l’a entendu.

10h25. « Mais en fait, les gens sont gentils, ici ! », s’étonne presque une dame venue pour demander des renseignements au guichet. Elle reviendra ? « Euh, en général, les tribunaux, vaut mieux éviter de les fréquenter, non ? »

10h34. « Vous avez bien tout compris ce que je viens de vous dire ? » lance, pédagogue, la présidente dans le tribunal correctionnel. « Oui, oui », répond un jeune homme venant de prendre six mois de prison avec sursis. On ne le parierait pas. Heureusement, il y a la porte cinquante.

10h42. Il n’y a pas d’huissier dans la salle d’audience. La greffière doit, encore une fois, se contorsionner pour toquer à une porte et faire passer les dossiers à une main invisible. C’est l’autre côté de la porte cinquante !

10h56. Le premier étage du palais, où se trouve notamment le procureur de la République, est sécurisé : la porte d’accès est condamnée par un digicode.

10h58. En fait, non. Il suffit de monter par l’ascenseur, et de ne pas prendre garde à l’écriteau, moins contraignant que le digicode: « Le premier étage est seulement accessible aux personnes ayant rendez-vous. » Brrrrrr…

11h20. Devant le juge (une femme) et le Parquet (une femme), un homme essaie de justifier les coups et la tentative d’étranglement sur sa compagne : « Elle m’a griffé, aussi ! » Il concèdera « une petite embuscade » alors qu’il avait picolé et fumé du zamal.

11h30. « Vous avez des problèmes d’alcool, monsieur ? » « Non, une petite bière de temps en temps ! » À un gramme le soir des faits, ça devait être une sacrée bière.

 

« …en général, les tribunaux, vaut mieux éviter de les fréquenter… »

 

11h37. Une dame est emmitouflée dans un blouson. Dans la salle des pas perdus, elle essaie de savoir si l’affaire dans laquelle elle est victime va bientôt être jugée : « Je ne sais rien, on ne m’a rien dit. »

11h41. C’est vrai qu’il fait super froid dans les salles d’audience.

11h47. Trois mois de prison avec sursis, six mois de suspension de permis, cent cinquante euros d’amende : le jeune homme qui s’est endormi sur la route du littoral avec un gramme et demi d’alcool dans le sang en sortant du Mahé ne pourra pas reprendre ses études d’infirmier tout de suite.

11h49. « Monsieur, vous attendez pour quelle affaire ? » La présidente croyait en avoir fini. « Aucunes, je suis là en simple spectateur », rassure le monsieur. À l’extérieur, il explique : « C’est la deuxième fois que je viens, j’habite à côté depuis peu. Je viens voir un peu comment ça se déroule. Les avocats, ils parlent bien, mais les prévenus, on n’entend rien de ce qu’ils disent. » Et ça donne quelle impression ? « On voit les difficultés des gens, leurs addictions. C’est le spectacle de la vie, un peu comme au théâtre. Mais je me demande : ils ont tous de petits revenus. Comment ils vont pouvoir payer les amendes ? »

 

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11h55. Le hall se vide, le tribunal ferme dans cinq minutes. En attendant, on a trouvé le moyen de différencier les avocats et magistrats en civil du reste du public : les premiers ont de belles chaussures, de belles montres, de beaux cheveux et portent leurs lunettes sur le bout de leurs nez.

12h14. Dans le petit restaurant d’à côté, on comprend que la clientèle est composée essentiellement d’avocats : la salade césar – excellente, au demeurant – est à 17,50 euros.

13h17. Vue l’heure qu’affiche notre Casio, il est temps de retourner au tribunal. Vue la note de resto pour deux salades, deux jus de fruits, et deux cafés, on n’aurait de toute façon pas pris de dessert. On porte une Casio.

13h35. Au rez-de-chaussée du palais de justice, la porte des toilettes pour les hommes est condamnée, et il n’y a pas de lavabo pour se laver les mains. On ne serrera plus de mains de la journée : on en a vu passer, du monde, dans ces toilettes.

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13h55. Devant le guichet, un monsieur demande : « Mais je dois payer, ou je dois pas payer ? Elle m’aura fait chier jusqu’au bout, celle-là ! » Derrière le guichet, une dame répond avec patience et le sourire. On nous avait prévenus : ils ont eu des heures et des heures de formation.

13h58. Après avoir passé le portique de sécurité, un petit homme maigrelet, les mains tremblantes, essaie vainement de replacer son mouchoir dans la poche de son pantalon. Nous découvrirons plus tard qu’il est accusé d’attouchements sexuels. Nous n’en saurons pas plus, son procès se déroulera à huis-clos.

14h00. Devant un groupe d’une dizaine de personnes, un avocat explique : « Ce qu’on attend de vous, c’est uniquement de dire ce qui s’est passé. » Les futurs témoins écoutent à moitié. À côté, un autre avocat fait les cent pas en relisant ses fiches.

14h05. C’est le début des audiences collégiales. Les affaires sont renvoyées une à une en mai, ou en juin. Une avocate entre, elle a les cheveux mouillés, et sent bon le shampooing aux fruits.

14h12. Le procès du petit monsieur est donc annoncé à huis-clos. Tout le monde sort.

14h27. Dans un couloir du rez-de-chaussée, une pendule affiche 18h38.

15h01. Le vigile n’est pas rassurant : « On en a pour au moins jusqu’à 22h. » Alors, discutons. Il doit en voir, des choses. « Oh, plein de gens inquiets. On les voit, dans la file d’attente, ils sont tout transpirants. Ils ne savent pas toujours ce qui va se passer, dans le tribunal ! » Il n’y a presque plus personne dans le hall. Les guichets sont fermés.

15h28. À la barre, un bel homme très bien habillé se tient droit comme un « i » en attendant de savoir si ses avocats parviendront à renvoyer une énième fois une affaire datant de 2009. Raté.

15h49. Un des avocats de la partie adverse a des lunettes qui s’assemblent par le devant, avec un aimant. On n’avait jamais vu ça. C’est plutôt rigolo.

16h21. Pendant les interminables questions de droit obscures pour le commun des mortels, on remarque qu’il y a un micro multi-directionnel au-dessus du président. « On se croirait dans James Bond, mais ça ne marche pas », nous avait prévenus Eric Tuffery.

16h26. Le président du tribunal développe les faits pour lesquels le beau monsieur se retrouve à la barre. Il s’agit, en gros, de fraude contre la Sécurité sociale ; le monsieur est médecin.

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16h33. Un des journalistes présents à l’audience se renseigne auprès de l’avocate aux cheveux qui sentent bon, pour la suite : « Pour ton affaire, tu vas demander le huis-clos ? » « Oui. » « Grrrrrrr ! », grogne-t-il.

16h44. Un des avocats de la défense essaie de montrer à quel point il a été mal reçu à une audition du  juge d’instruction. Il explique notamment que, pendant que son client parlait, le magistrat se faisait un thé. Pour mimer la chose, il a amené un gobelet avec un sachet de thé. On a bien compris, du coup.

16h53. Le prévenu parle beaucoup. Il essaie de s’expliquer en faisant des gestes. On apprend qu’il a été candidat aux municipales, qu’il fait donc de la politique. Ceci explique cela.

17h44. La salle des pas perdus est vide. Seule une petite famille attend, pour l’affaire suivante, celle qui se déroulera à huis-clos.

18h02. Un des avocats de la défense, venu de Métropole et qui fume ses cigarettes après en avoir coupé le filtre, demande si ça va encore durer longtemps. Il demande aussi si on a des nouvelles du procès qui se déroule au même moment aux Assises, rue Juliette-Dodu. Non. Alors il nous parle de son service militaire à Verdun. « Il y avait des forts, là-bas. Superbes ! »

18h12. La nuit est tombée, on a allumé les lumières dans la salle d’audience. Dans le lustre, les deux tiers des ampoules sont grillées.

18h20. Pour se défendre, le docteur a amené une douzaine de témoins. « C’est rare, en correctionnelle », complète un journaliste. Parmi eux, la compagne du prévenu qui raconte, les larmes aux yeux, à quel point sa garde-à-vue lui a paru difficile.

19h25. Le défilé des témoins est interminable. Un avocat des parties civiles fera remarquer qu’ils doivent bien l’aimer, leur docteur, pour être encore là à cette heure. En tous cas, ils ont l’air en bonne santé.

 

« La greffière à besoin de vacances! »

 

19h44. La greffière est comme le reste de la salle, elle s’ennuie ferme. Elle va surfer sur Clicanoo pour savoir si les stations-services ouvriront ce soir.

19h47. Clicanoo n’en savait rien ; apparemment, Imazpress non plus.

19h52. La greffière a besoin de vacances : elle surfe maintenant sur des sites d’agences de voyage.

20h52. Le tribunal décide de rendre son délibéré à la fin du mois. L’audience est terminée.

20h55. Place à la dernière affaire. À huis-clos, donc. « C’est pas fini, pour vous ? Bonne nuit, alors. Vous êtes pas sortie de l’auberge ! » lance l’avocat venu de Métropole à sa consœur. Le vigile, lui, attend que le tribunal se vide définitivement. Sa journée n’est pas tout à fait finie.

 

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Texte : L. C.  / Illustration : Hippolyte