Père peinard

Père peinard

Il aime bien qu’on lui « foute la paix », Roland Bénard. Cela ne nous a pas empêchés de passer deux heures avec un des photographes historiques de La Réunion, nous à boire des bières, lui des cafés, parce qu’il a « un peu calmé sur la picole. »

On a cru être les énièmes journalistes à vouloir faire un portrait de ce monument de la photo locale qu’est Roland Bénard. « Non, j’en ai pas rencontré tant que ça, des journaleux. Remarque, ça fait vingt-cinq ans que je fous rien. Ça me va : moins on fait de bruit, mieux c’est. »

Le père photographe à Saint-Denis, ses bouquins de photos sur La Réunion et les alentours, la boutique du centre-ville, ses trois enfants, ses copains innombrables et festifs… Les grandes lignes de la vie de Roland Bénard sont connues. Normal : le monsieur est une figure. « Je dois être connu des anciens, j’avais une boutique en face de la mairie, j’ai fait un paquet de mariages, les gens se souviennent de moi. Mais les jeunes, ils s’en foutent, de ma tronche. »

Les mariages, certes. Mais Roland Bénard, pour le grand public, c’est aussi des tas de livres de voyages, tirés de ses pérégrinations. Tiens, d’ailleurs, une méthode pour se lancer dans le reportage photo d’un pays inconnu ? « C’est pas compliqué. D’abord, tu regardes les cartes postales. Après, tu te balades.

 

« Je dois être connu des anciens, j’avais une boutique en face de la mairie, j’ai fait un paquet de mariages, les gens se souviennent de moi. Mais les jeunes, ils s’en foutent, de ma tronche.« 

 

Alors, que n’a-t-on pas lu sur lui ? Son amour du bidouillage, peut-être : « J’aimais bien bricoler des trucs. Y avait pas de grand angle sur les chambres en bois ? Je les fabriquais moi-même. J’aimais bien. » Ou encore son admiration pour La Réunion. « Ce pays est beau, tu peux pas imaginer comme je découvre encore des trucs. J’adore photographier les paysages, les gens. Remarque, les gens, un peu moins maintenant, tu risques des procès. » Ou son fricotage avec la politique… « Non, attends, je fais pas de politique, ça sert strictement à rien. Ah, si, j’ai été “Jeune Giscardien”, c’était marrant. Et avec des potes, on a collé des affiches pour tout le monde, des Communistes au Front National. Pas par militantisme, mais parce que c’était interdit, alors c’était drôle. On avait acheté une 4L exprès, on finissait les cheveux remplis de colle, on déconnait bien. » Et puis, son admiration pour les États-Unis, qu’il a visités plusieurs fois, et dont le souvenir est rempli d’anecdotes un peu folles, mais qu’il nous a fait promettre de ne pas retranscrire.

Avec soixante-douze ans au compteur, de sévères pépins de santé récemment – mais ça va mieux – un déménagement suite à l’incendie de la boulangerie au-dessous de l’appartement qu’il occupait, Roland s’étonne presque d’être encore en pleine forme. « J’ai une santé terrible. À une époque, on allait manger avec les copains tous les jours chez Piat, on descendait à chaque fois un flacon. Eux, ils sont plus là. Moi, si. » Le tout, sans sport – « Ça sert à rien. » – et la cibiche au bec… « Je suis passé aux Gauloises, on trouve plus de Gitanes. Tout le monde veut que j’arrête la clope, j’ai pas envie. »

La suite ? « J’aimerais bien faire un beau livre sur La Réunion en général, et un autre, dont je peux pas te parler. Ce serait bien, un nouveau livre : des anciens, j’en ai plus, je les ai tous donnés. Tu sais ce que c’est, t’en gardes deux ou trois avec toi, et y a toujours un type pour venir t’en demander un. Du coup, tu files le dernier, et t’en as plus. » Oui, parce que Roland passe aussi pour un homme gentil, qui fait l’unanimité – chose rare – dans le monde de la photo. « Moi, j’aime bien tout le monde. Si tu m’emmerdes pas, je t’emmerde pas. »

Il veut être tranquille, Roland, avoir la paix, comme il nous a dit, avant de nous quitter : « Tu sais, j’ai bien bossé, surtout pour les autres, ma famille. J’ai eu des sous, maintenant, j’en ai moins, je veux juste être peinard. » On a cru pendant les deux heures de notre entretien, que Roland Bénard s’inquiétait peu de ce qu’on pensait de lui, qu’il faisait ses petites affaires, pépère, sans penser au reste. Mais, au dernier moment… « Dans ton papier, là, tu seras sympa avec moi, hein ? »

 

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Texte : L. C. / Photo : R. P.