Lui et son contraire

Lui et son contraire

Alain Djeutang est aumônier. Et militaire. Et chef d’entreprise. Et étudiant. Et président d’association. Et adepte des chemins de traverse.

 

Recevoir le Mérite maritime français quand on vient des montagnes du Cameroun ? Assez improbable. Alain Djeutang a célébré l’événement il y a quelques semaines, sans sourciller. Il n’est plus à un paradoxe près. L’aumônier protestant du Port est ainsi né dans une famille catholique. Lui-même en fut d’ailleurs un fervent : enfant de choeur, séminariste, quand son père, polygame, “ne fréquentait pas beaucoup l’église du village”.

À quarante-trois ans, l’homme de Dieu a déjà usé mille vies et pris tous les chemins qui se sont présentés à lui ; son CV ne tiendrait pas dans un livre. Une litanie d’aventures plus originales les unes que les autres que nous sommes contraints d’abréger, faute de pouvoir lui consacrer un numéro spécial. Actuellement au chevet d’un doctorat en sciences sociales, Alain Djeutang est tout autant un homme d’affaires avisé. Ainsi a-til fait fortune dans le passé avec un modèle inédit de jupes plissées. Une success story africaine aussitôt contrariée : alors qu’il venait de boucler la guerre du Golfe au Koweït, avec l’armée camerounaise, le patron couturier a pris le chemin des États-Unis qu’il a quittés avec un MBA dans la musette.

Alain Djeutang n’a pas réintégré le monde des affaires par la suite. Trop attendu, trop conformiste. Le trentenaire a préféré la… théologie. Trois années studieuses en Allemagne qu’il a donc fallu vite compenser. Le contre-pied dans l’âme. Alors pour s’assurer d’un maximum de contraste, il s’est engagé dans une école de missionnaires au Bénin. Un bateau-école qui lui a offert sa première expérience de navigation. Cette vocation-là ne s’est pas démentie depuis. C’est d’ailleurs en tant que missionnaire qu’il a posé ses valises sur notre île en 1999.

 

Moi ce que j’aime, c’est tondre la pelouse, ça me détend.

 

Sauf que l’homme a évidemment enrichi la fonction. Il apprend au moins autant qu’il enseigne. Pour briser la routine, Alain Djeutang a obtenu quelques menus diplômes. Des masters en marketing, en ressources humaines, en administration des entreprises, en droit et il en oublie. C’est lui, aussi, qui a rebâti le Centre d’accueil des marins au Port il y a quelques années. Un point fixe, un repère pour les voyageurs, qu’il dirige depuis. Mais pas question d’attendre les visiteurs sur le perron. Le patron quitte plus souvent encore son foyer pour donner des conférences à travers le monde. Il s’envolera pour l’Australie le mois prochain.

Mais d’ici-là, il aura tenu plusieurs assemblées générales dans les associations qu’il préside. En lien avec la mer ? Avec l’Afrique ? Pas vraiment, puisqu’il organise à temps perdu des concerts de gospel et des repas solidaires pour les SDF. Lorsqu’il ne célèbre pas des mariages civils à la demande, évidemment. “J’aimerais en faire moins mais je n’y arrive pas”, dit-il sans rire. Lui qui réussit le double exploit de répondre constamment au téléphone tout en calant un rendez-vous à l’improviste dans la journée. Le stakhanoviste ne garde que deux lignes vierges dans son agenda d’extraterrestre. Une pour son épouse et leurs deux enfants. “Si tu ne sais pas gérer ta maison, comment tu peux donner des conseils aux autres ?”, glisse-t-il dans un sourire en coin. L’autre pour son jardin. “Moi ce que j’aime, c’est tondre la pelouse, ça me détend.” Pour un marin, mari, militaire, chef d’entreprise, étudiant, président, directeur, aumônier, c’est original.

 

Texte : Pierre Faubet / Photo : Morgan Fache