L’INVASION DES SOUCOUPES VOLANTES N’A PAS EU LIEU

L’INVASION DES SOUCOUPES VOLANTES N’A PAS EU LIEU

Une discothèque, des unes de journaux et des heures de discussions
à la radio : c’est peu de dire que les observations de quidams attribuées par les témoins et les médias à des visites extraterrestres ont pris une place à part entière dans notre folklore local.

Notre David Vincent à nous s’appellePlaine des cafres - 1968 Luce Fontaine. Luce Fontaine ne cherchait pas “un raccourci que jamais il ne trouva”, il n’était pas architecte non plus. Mais selon Le Quotidien paru début août 1968, ce cultivateur de la Plaine des- Cafres, parti un matin ramasser de l’herbe pour ses lapins aux environs du 21e kilomètre, raconta aux gendarmes une histoire digne de l’intro des Envahisseurs :

À vingt-cinq mètres environ, j’ai aperçu pendant une quinzaine de secondes un objet de forme ovoïde stationné à quatre ou cinq mètres au-dessus du sol. L’objet émettait une lumière crue semblable à celle d’un arc électrique. […] Sa partie centrale était transparente. […] J’ai pu tout de même distinguer, derrière un écran de couleur bleue, deux personnages qui m’ont paru mesurer quatre-vingt-dix centimètres environ. Les deux “individus” étaient revêtus d’un scaphandre.

Puis, le lendemain, toujours aux gendarmes : “L’appareil ressemblait à deux assiettes superposées de couleur blanchâtre, brillantes comme de l’aluminium. À l’intérieur, j’ai vu deux “babas Michelin” (des petits Bibendums, NDLR) dont l’un me tournait le dos.” Les gendarmes, venus sur les lieux avec des “compteurs Geiger”, noteront “huit points radioactifs sur des touffes d’herbes, des galets”, ainsi que sur les “vêtements de monsieur Fontaine”.

Pour résumer, donc : un monsieur, dont les proches vont rapidement préciser qu’il fréquente les bals et qu’il n’y boit pas que de l’eau, raconte une histoire dans laquelle apparaissent des Bibendums – image de la marque Michelin, déjà bien présente à La Réunion – et une soucoupe volante – nous y reviendrons plus tard.

Le tout enrobé de mesures de radioactivité faites par des gendarmes qui, en 1968 à La Réunion, ne devaient pas avoir de grandes compétences dans le domaine – notamment de sa présence dans la nature de manière naturelle, et d’un saignement de nez qui aurait duré quelque temps… Il n’en fallait pas plus pour que l’histoire prenne sa place aux côtés de Grand-Mère Kalle et de Sitarane. Avec, en cadeau bonus, et quelques années plus tard, la construction d’une discothèque sur les lieux, la bien-nommée Soucoupe Volante. Oui, celle qui est diffusée en direct sur Exo FM le dimanche.

À Saint-Benoît en 2014, une photo d’Ovnis » particulièrement floue et prise de nuit.

Premier témoignage du genre dans la presse locale, il ouvrira la voie à d’autres, qui feront la joie des journaux puis de radio Free Dom : la soucoupe de Petite-Île en 1975, les géants de Saint-Gilles aux yeux globuleux en 1980, le vaisseau brillant de Saint-Pierre en 1981, la boule de feu du Chaudron en 1992…doc-stddenis

L’histoire d’amour entre notre île et les extraterrestres sera telle que Jean Miguère, connu en Métropole pour avoir, selon lui, discuté avec des civilisations venues d’une autre planète en 1969, effectuera quatre visites dans l’Île pour des conférences rémunérées.

Et encore très récemment, en 2014, un élu de Sainte-Rose faisait la une du Journal de l’Île et l’ouverture du JT d’Antenne Réunion, assurant avoir vu à Saint-Benoît “un Ovni venir de loin, de l’horizon”, photos floues, vidéo obscure et tremblotante, et témoignages – contradictoires – de la famille et des dalons à l’appui.

Dans le milieu des amateurs de Phénomènes aérospatiaux non identifiés (PAN), La Réunion semble jouir d’une assez bonne réputation. Christian Comtesse est l’ancien responsable des Repas ufologiques, une des grosses associations françaises dans le domaine. Il dit : “En effet, La Réunion est assez réputée dans le milieu français. Il y a beaucoup de cas très connus en France qui sont originaires de chez vous. L’observation de 1968 est par exemple un cas d’école. De manière générale, les îles volcaniques sont d’ailleurs très concernées.

Nous avons rencontré, à La Réunion, un homme proche justement du milieu, et qui s’intéresse à ce genre de phénomènes. Laurent affirme avoir été témoin, dans sa jeunesse en Métropole, du passage d’un vaisseau inconnu. Depuis, il se passionne pour le sujet, et devrait créer sous peu une antenne des Repas ufologiques. Avant toute chose, il précise : “Il faut faire très attention, les gens voient des “Ovnis” partout, il faut quand même faire attention. Souvent, ce sont des phénomènes explicables. La nuit, on peut confondre beaucoup de choses.” Cependant, il pense bel et bien que La Réunion a reçu des “visites”, et il explique pourquoi : l’île serait “proche d’une faille dans la croûte terrestre”, ce qui favoriserait justement les observations ; il pense, en effet, que ces “visites” réunionnaises seraient plutôt issues d’un peuple vivant au centre de la Terre, et que nous nous trouvons près d’un “passage”.

Avant d’émettre des hypothèses sur la fréquence d’un phénomène, il peut s’avérer utile de l’étudier, justement, cette fréquence. Et si la littérature sur Internet est foisonnante, les informations les plus sérieuses et sourcées qu’on puisse trouver proviennent du Groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (Geipan), un des services du Centre national d’études spatial (Cnes). Il collecte, classe et analyse l’ensemble des témoignages concernant les PAN en France, en lien avec scientifiquesdoc-stbenoit et organismes publics.

L’analyse de leurs données est très décevante pour La Réunion : avec un peu plus d’une trentaine d’observations en quarante ans, elle se retrouve dans la moyenne, loin de la Haute-Garonne, des Bouches-du-Rhône et du Nord, qui en comptent le double. “Le Geipan ne répertorie pas tous les cas, tous les témoignages, conteste Laurent. On ne peut vraiment pas tirer de conclusions de ses chiffres.” Christian Comtesse abonde : “Je connais leurs méthodes d’enquête, ils ne travaillent pas comme nous, et concluent souvent trop rapidement. Nous recueillons beaucoup plus de témoignages.” Soit.

Revenons donc à ces “observations”, qui démontraient des visites d’êtres intelligents venus d’ailleurs que de la surface de la Terre. Pourquoi, lorsqu’on se retrouve face à un phénomène qu’on ne comprend pas, c’est le mot “extraterrestre” qui vient en tête en priorité ? “On aurait posé la question il y a trois siècles, on aurait parlé de Dieu, d’anges, de fantômes, d’esprits. Or, depuis, on a appris que l’espace, les exoplanètes, ça existe, et que tout un champ des possibles s’est ouvert”, propose Thomas Durand, auteur et vulgarisateur dans l’excellente chaîne Youtube La Tronche en Biais, consacrée à l’esprit critique et aux discussions scientifiques autour des croyances.

Il rappelle aussi l’effet “culture populaire” des soucoupes volantes. Avant 1947, personne n’en parlait. Cette année-là, un aviateur américain affirma avoir vu des objets volants en forme de croissants, dont il décrit la trajectoire “comme un mouvement de ricochet qu’on ferait sur l’eau avec une soucoupe”. Les médias ne retiennent que le mot “soucoupe” et, en quelques jours naissait l’expression “soucoupe volante”, qui n’avait donc aucun rapport avec ce que l’aviateur avait vu. Mais l’expression était apparue, et était diffusée ; les témoignages se multipliaient : tout à coup, tout le monde croyait voir des “soucoupes volantes” dans des phénomènes qui, auparavant, passaient inaperçus.

 

« Cela arrive à La Réunion ! »

 

La littérature, le cinéma s’en emparèrent ; les journaux réunionnais de l’époque, qui reprenaient des dépêches venant du monde entier, participèrent à cette diffusion. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Luce Fontaine, en 1968, utilise le mot “assiette” lorsqu’il tenta de décrire ce qu’il pensait avoir vu, que les médias transformèrent en “soucoupe”, tous fiers que “cela arrive à La Réunion”.

Pas étonnant non plus que nombre d’observations dans les années suivantes – jusqu’à celle de Saint-Benoît, en 2014 – évoquent la même forme. Cela s’appelle la contagion psycho-sociale, et le phénomène est parfaitement étudié, dans de nombreux autres domaines que les PAN. Attention : il ne s’agit pas de dire que les gens dont nous parlons n’ont pas vu d’engin extraterrestre ; juste de tenter une explication moins… étonnante. À toutes fins utiles, rappelons qu’on ne peut pas prouver que quelque chose n’existe pas ; c’est à celui qui affirme un fait extraordinaire d’en apporter la preuve.

 

 

Et pour l’instant… Thomas complète : “Le Geipan a des centaines de témoignages, classés par lettre selon la possibilité de les expliquer. Ceux qui sont classés avec la lettre “D” résistent à toute explication ; cela ne veut pas dire que ce n’est pas explicable, ou qu’ils ont une cause exotique. La meilleure preuve, c’est qu’aucun cas expliqué n’est exotique ! Quand on a une explication, elle ne fait jamais intervenir des “Ovnis”. Pourquoi donc les faire intervenir quand on ne sait pas ?” Peut-être parce que cela fait de belles histoires ? “Tu remarqueras que dans toutes ces histoires, les personnages ont un ensemble de données déjà connues, ils n’ont qu’une chose ou deux en particulier : il vole, il marche sur l’eau, il a une grosse tête… Le reste est totalement classique. L’histoire, elle frappe, parce qu’on est dans un contexte où on comprend, et il y a un ou deux éléments qui sortent du commun, qui permettent de la raconter et de s’en souvenir.” doc-piton calvaire

« Il y a trois siècles, on aurait parlé de Dieu, d’anges, de fantômes, d’esprits… »

Sans connaître Free Dom, Thomas vient de nous expliquer pourquoi pareilles histoires ont un tel retentissement chez nous – et ailleurs. Plus encore : l’actualité locale vient sans cesse nous rappeler que le “surnaturel” fait partie du quotidien réunionnais. Les croyances dans les “envoûtements”, comme récemment dans un lycée de Saint-Louis ; les dénonciations d’“actes de sorcellerie” pendant les élections ; les offrandes à Saint-Expedit ; l’évocation de “miracles” liés à la religion ou les soi-disantes apparitions du visage de Jésus dans un fauteuil d’église…

Thomas, encore : “Ce n’est que mon avis, mais il semble y avoir un climat où le surnaturel est très présent. Et du coup, cela paraît normal d’expliquer quelque chose par une intervention qui n’est pas explicable. Il n’est pas impossible que cela renforce des schémas cognitifs qui ont tendance à expliquer des choses classiques par Dieu, les anges, les sorcières ou les extraterrestres…

Dans une île où les cimetières sont anormalement fréquentés la nuit, où un boug’ qui voit le vierge descendre d’un cocotier parvient à réunir des dizaines de fidèles, où l’on “teste” sa foi en se mutilant, oui, la croyance en des forces pas naturelles du tout est omniprésente. D’ailleurs… Lors de l’observation de janvier 2014, à Saint-Benoît, le témoin principal n’avait pas hésité à jurer “sur la Bible” de ce qu’il avait vu. Une croyance s’additionnant à une autre.

Que faire, donc, de ces témoignages ? La gendarmerie doit y faire face, parfois. “Quand on arrive sur place, il n’y a rien à voir”, se désole le commandant Grocholski. “Il n’y a pas de procédure particulière en cas d’observation, de toute façon. Attention, on prend au sérieux ce qu’on nous dit, ne croyez pas qu’on en rit. Mais on ne peut pas enquêter sur du “rien” ! On va sur place si on nous appelle, et puis… Voilà.

C’est donc à nous, lecteurs, de savoir réagir face à ces témoignages. Questionner le contexte, demander des détails, imaginer des théories alternatives et plus plausibles, ne jamais dire à quelqu’un qui dit avoir vu un “Ovni” qu’il a tort ; si ça se trouve, il a raison. Aujourd’hui, avec la découverte quasi quotidienne d’exoplanètes, la communauté scientifique semble de plus en plus envisager l’existence de vie ailleurs que sur notre planète. De là à imaginer  une civilisation assez avancée pour traverser des galaxies afin de venir goûter au rougail saucisse, il y a un pas qu’aucune preuve ne nous permet de franchir.

Textes : L. C. / Illustrations : H. M.

 

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 Ô, SAIN ESPRIT CRITIQUE !

Il existe depuis quelques années un mouvement de sceptiques, au sein de la communauté scientifique, appelé “zététique”. Il s’agit pour les personnes qui s’en réclament d’appliquer la méthode scientifique à des phénomènes dits “paranormaux”, ainsi qu’à toutes les croyances en général. Outre la diffusion de l’esprit critique, quelques uns de ses sympathisants proposent même des protocoles scientifiques pour valider ou non des croyances.

Ils ont notamment démontré que les “sourciers” ne parvenaient jamais à des résultats supérieurs à ceux que donneraient le hasard. Le but des zététiciens n’est pas de dire “cela n’existe pas”, simplement de proposer des explications alternatives à celles faisant intervenir le surnaturel ou les pseudosciences (acupuncture, homéopathie, astrologie…).

Sur Youtube, nous vous conseillons la chaîne de La Tronche en biais, ainsi que celle d’Hygiène Mentale, qui nous ont beaucoup aidés dans la réalisation de cet article. Cette dernière s’est d’ailleurs particulièrement intéressée au phénomène des “Ovnis”, et notamment de sa propagation dans la culture populaire.

 

 

 

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LE GEIPAN, UNE MINE D’OR

Le Groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (Geipan), dépend du Centre national d’études spatiales (Cnes). Cet organisme public a un but : appliquer la méthode scientifique aux “phénomènes” spatiaux observés par une population qui n’a souvent aucune compétence dans le domaine et demandeuse d’explications. 2007 restera une année symbolique pour tous les amateurs de PAN : cette année-là, le Geipan décide de rendre public un grand nombre des observations qu’il a collectées depuis sa création, en 1977. Des centaines de documents, de procès-verbaux, de dessins, de photos sont ainsi mis à la disposition du public, et c’est franchement décevant pour celui qui espérait y trouver une preuve de visite extraterrestre.

Il faut savoir que le Geipan s’appuie sur un réseau d’enquêteurs bénévoles sur le terrain, ainsi que sur tous les organismes publics pouvant l’aider (gendarmerie, armée, Météo France…). Seuls sont diffusés les témoignages dont il a eu connaissance, ce qui laisse de côté nombre d’observations parues dans les journaux, qui ne reposent bien souvent que sur les dires de leurs auteurs.

Ainsi, nombre de cas réunionnais bien connus ici n’apparaissent pas sur le site du Geipan. Classés par date et par lieu, les témoignages sont, de plus, divisés en quatre catégories, selon qu’ils sont explicables ou non. En 2016, 50 % des phénomènes français avaient été identifiés, de manière certaine ou probable. 37 % n’étaient pas identifiables par manque de données, et 13% n’étaient toujours pas identifiables après enquête. Ce sont ces derniers qui font rêver les “ufologues”. Des “ufologues” qui restent très circonspects face à ce travail ; Christian Comtesse regrette la manque de prise au sérieux des témoignages :
“Il faut d’abord passer par la gendarmerie, et les témoins hésitent à aller la voir, de peur d’être pris pour des fous.” Le fait que le Geipan soit financé par l’État fait aussi penser à certaines personnes du milieu qu’il est chargé de cacher de potentiels contacts. “La population n’est pas encore prête”, pense Laurent Houry. Pour ce qui concerne La Réunion, six cas (sur trente-quatre notés pas le Geipan) résistent à l’enquête. Pour le Geipan, ce sont “au vrai sens du terme, des phénomènes aérospatiaux non identifiés”. Mais toujours pas des engins extraterrestres, une seule hypothèse parmi des centaines d’autres.