Kiki, bowie et ordis…

Kiki, bowie et ordis…

On nous a déposé un CD, au bureau. On a écouté. On a bien aimé. On est allés voir les types derrière la galette. Le groupe, c’est Overseas. Et comme on ne savait pas comment vous en parler, on a retranscrit un bout de notre discussion.

 

(Bruce a amené le CD d’un copain nantais en visite, on l’écoute au début de la discussion.)

Bruce (parlant du copain en question) : Il m’a dit « Viens, on fait des festivals en Bretagne ensemble ! » J’ai pas dit non, mais il nous fallait d’abord les heures de vol requises localement avant de partir en Bretagne. Faut pas qu’on brûle les étapes. T’en penses quoi, mon vieux ?

Guillaume : Ouais, moi, j’ai bien envie de jouer ici, d’emmener le public sur notre genre de musique.

BuzBuz : Et c’est quoi, votre « genre de musique » ?

Guillaume : On appelle ça du rock alternatif, ou électronique…

BuzBuz : Du rock alternatif, je saurais pas dire ce que c’est…

Guillaume : Ouais, c’est peut-être un peu fourre-tout. Bon, ça donne des indices, quand même… Dans l’album, y a un peu de scratch, des rythmes presque hip-hop, des sons chinois avec des instruments bizarres, y a la guitare, les synthés, des passages de texte parlé… Nous-mêmes, on a du mal à se définir vraiment… Je pense quand même que, quand on passe d’un instrument à l’autre, on sent qu’on reste dans le même univers. Je pense qu’on ne peut pas le maîtriser : quand tu passes d’un groupe à l’autre, tu ne maîtrises pas la couleur que ça a. Ces gens-là, quand tu leur demandes de faire de la musique, ça donne cette couleur-là. Peu importe ce qu’on fait : si demain, tu nous demandes de faire de la samba, ou je-ne-sais-quoi, on se retrouvera toujours. C’est en fonction de sons qu’on utilise, de la manière qu’on joue…

 

« Les groupes de rock ils naissent devant les copains, dans un vieux bistrot… »

 

BuzBuz : Et vous arrivez à être d’accord entre vous ?

Bruce : Selon les éléments du groupe, il y a des influences qui peuvent différer. Mais il y a des sensibilités communes. On a une tendance à être « rock électro », mais on ne s’interdit rien. Overseas en 2015 est un groupe aux portes de toutes les audaces. Si on veut faire des digressions, avec des tonalités brésiliennes sur de la musique électro, on ne veut pas s’interdire ça. Comme on ne veut pas s’interdire toutes les collaborations possibles avec d’autres musiciens.

Guillaume : Sur nos morceaux, on tombe d’accord assez rapidement sur ce qu’on veut, ce qu’on veut pas et ça se fait très naturellement ; c’est ce qui fait qu’on est heureux de faire de la musique ensemble.

BuzBuz : Vous écoutez alors de tout ?

Guillaume : Oui, on écoute un peu de tout… Moi, je suis très hip-hop, j’aime beaucoup le reggae, j’ai eu une période hard rock quand j’étais plus jeune. J’aime vraiment tous les styles. Bruce a ses propres influences, il est très années quatre-vingt…

Bruce : Laurent et moi, on est de la même génération sur ces choses-là, on a les mêmes sensibilités… Tiens, j’en profite : Reynald, qui n’est pas là, tenait à dire que son point d’honneur était d’amener Overseas à faire du live. Il est très bien, ce côté très sympathique, en studios, qu’on a, c’est confortable. Mais cette rencontre éventuelle avec le public, on a envie de la faire maintenant.

BuzBuz : Mais normalement, chez les groupes de rock, c’est dans l’autre sens, non ? Normalement, les groupes de rock ils naissent devant les copains, dans un vieux bistrot, et après ils enregistrent ?

Bruce : Très bien diagnostiqué de ta part…

Guillaume : C’est sûr qu’on n’a pas fait les choses dans l’ordre… À la base, on faisait de la musique, égoïstement, pour jouer ensemble et par amitié. Petit à petit, on s’est pris au jeu, on a essayé de composer… Dès le départ, on s’est dit qu’on ne ferait pas de reprise…

 

« C’était tout un trip, tout un voyage ! »

 

BuzBuz : Vous faites vraiment tout à l’envers…

Guillaume : Dès le départ, on s’est dit qu’on se laissait plutôt aller… Petit à petit, on s’est structurés… Bruce est un pondeur de textes infernal, il nous apporte régulièrement de la matière. Y a des morceaux qui ont émergé, on a mis des textes sur la musique … Puis on s’est dit que c’était bien, qu’on voulait en garder une trace pour nous plus tard. Parce qu’à force de lancer des bœufs à chaque fois, tu te retrouves avec quinze, vingt trucs, rien d’abouti, ça devenait frustrant. Donc on a sélectionné ce qu’on voulait, on s’est resserrés sur un univers commun, et à partir de là, on s’est dit qu’au lieu de créer d’autres choses, finalisons cela. On a donc retravaillé les morceaux, les arrangements… Petit à petit, on s’est pris au jeu.

Au départ, on voulait tout enregistrer ici, et faire mixer ça dans un studio, pour avoir une qualité de résultat nous permettant de le garder dans le temps. Au moins, ça sonnerait comme un disque, même s’il n’y avait pas la volonté de sortir un disque.

On est donc passés par un service en ligne de mixage, proposé par les studios Abbey Road. En gros, tu leur envoies par morceaux toutes tes pistes, et eux te le retrackent. Tu leur donnes tout un tas de notes, où tu leur expliques ce que tu veux, à quel moment… Tout s’est passé par écrit, en aller-retours, et les mecs nous ont proposé des versions… La première fois qu’on a envoyé nos pistes sur un morceau, qu’on a eu le retour, on a pris une claque énorme. On a vu l’apport d’un studio pro, la valeur ajoutée, le truc magique que ça apporte. On s’est dit alors qu’on allait faire pour tous nos morceaux comme ça. Et au bout d’un moment, on s’est dit « Pourquoi ne pas carrément y aller ? ». Du coup, les trois premiers morceaux ont été enregistrés ici, tout le reste là-bas. Puis il y a eu un mastering global pour que toute la mayonnaise prenne. On s’est retrouvés là-dedans, à partir à Londres, prendre l’avion, un hôtel, aller aux studios. Une anecdote marrante, c’est que l’ingénieur qui s’est occupé de nous, Chris Bolster, on ne lui avait jamais parlé autrement que par écrit. C’était tout un trip, tout un voyage. Et une fois qu’on a fini, que tout avait été travaillé, on s’est dit que le plus dur était fait, autant faire un disque ! Les étapes se sont enchaînées : plus on avançait, moins on pouvait reculer. Quant le disque a été là, on s’est dit qu’il fallait le mettre dans les bacs, aller au bout de la démarche. C’est ainsi qu’on en est arrivés à diffuser notre musique sans l’avoir jouée avant en live. Et puis tant qu’à faire, on s’est dit que c’est pas compliquée de mettre de la musique sur Internet… On avait envie, au final, de savoir ce que les autres en pensent.

 

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BuzBuz : Mais cette envie de savoir ce que les autres en pensent, elle arrive très tard, dans votre démarche. Y a eu de la timidité ? Un manque de confiance en vous ?

Bruce : L’idée première était d’abord de prendre du plaisir entre nous. Après, on s’est pris au jeu. En voyant toute cette mécanique qui se mettait en place, toutes ces belles énergies qui ont largement contribué à sortir le son qu’on a sorti, on s’est dit qu’on avait une proposition artistique à faire, mais qu’il fallait la préciser. Laurent, qui a été notre dernière arrivée dans le groupe, a été providentiel. Son énergie rythmique, il nous la fallait pour aborder cette phase scénique, live. Il y a un certain nombre d’enchaînements qui se sont faits tout naturellement, au prix de beaucoup de travail. Et Laurent encore plus : il a pris en cours tout le répertoire, il a dû travailler d’arrache-pied. On arrive aujourd’hui là où on voulait aller, on est en phase.

BuzBuz : Oui, mais le truc, c’est que vous êtes capables de le jouer, ok. Mais est-ce que vous êtes capables de jouer devant un public ?

 

« Je suis tombé amoureux de ce que j’ai entendu. »

 

Laurent : Je voudrais ajouter un truc. Je suis d’une culture garage band. Comme toi, je me suis dit : « Mais les gars, c’est quand même étonnant, non ? » Mais c’est séduisant, d’une certaine manière. Le truc, c’est que Bruce est chanteur, on a un guitariste, on a un piano. Ça manque de basse et de batterie. Quand ils font un album, ils vont la chercher ailleurs. Mais la batterie, ils l’ont pas, en live. Comme dit Guillaume, y a un niveau d’exigence, un besoin de « trace ». Ils vont arriver à un truc et là, évidemment ça va leur péter à la gueule, évidemment, il faut que ça s’ouvre et on n’a pas les musiciens. Et faire du Overseas sans batteur, ça peut faire un truc joli, mais flat. Ils ont pas besoin qu’on leur dise, ils le ressentent, alors ils vont chercher un batteur, y a une opportunité, c’est moi. Moi, je suis d’une culture garage band, à jouer des trucs qui me plaisent pas forcément, mais je suis content parce que je joue… Si c’est pas ma came de temps en temps, je joue parce que je suis content de jouer. Si c’est jamais ma came, là, oui, y a un problème.

Donc là, aujourd’hui, c’est un chemin différent. Je suis tombé amoureux de ce que j’ai entendu. J’ai cinquante piges, hein, j’ai eu la chance de traverser une génération où y a beaucoup de choses qui sont arrivées…

Bruce : On est les Expendables !

Laurent : On écoute sûrement les mêmes choses…

BuzBuz : Sûrement, sauf que moi, je ne les ai jamais connus vivants…

Laurent : C’est bon, on arrête là (il fait mine de sortir). Je suis venu là pour faire une interview, pas pour me faire charrier… Non mais sans rire, ouais, c’est ça… Après, ça fait vingt-cinq ans que je suis à La Réunion, j’ai connu Stephan Pellegrin à l’époque des Rapidos, je me rappelle de Ti’Fock et de son album Donn Douler, après y a eu Baster, je suis assez amoureux de ce que fait La Réunion dans la musique. J’ai toujours été bluffé par ça, de ces ces mecs comme Eric Payet qui a été bassiste pour Farreyrol, qui se met derrière n’importe quel instrument et qui fait des trucs super bien. J’ai toujours été bluffé par ça.

Et là, je tombe sur des artistes, je tombe sur un univers. Et ça m’a bluffé. Du coup, j’ai dit « J’avance mes pions, on verra, je m’engage pas tout de suite, on verra, on essaie la première scène, on verra si je suis votre batteur ou pas. » Et puis plus le temps passe, plus ça monte en puissance, plus je trouve mes repères. Mais c’est une tâche ardue : à La Réunion, c’est quand même assez inhabituel de jouer au clic, avec des nappes, un casque, sur une batterie électronique. La batterie électronique, c’est un choix qui vient de plusieurs raisons, mais il n’est pas exclu qu’un jour on ait une acoustique… Y a un intérêt dans la technologie dans la mesure où elle sert la musique. Mais c’est le public qui parlera.

 

« Je suis un animal déchaîné ! »

 

BuzBuz : Vous sortez d’une expérience de studio un peu, disons… scolaire. Est-ce que vous allez arriver à vous lâcher devant des gens, qui vont demander ça, justement.

Laurent : Justement, on en parlait à midi, c’est qu’on doit se poser les bonnes questions…

BuzBuz : Le public de rock, je crois justement qu’il a envie que le mec à la gratte parte en couilles…

Bruce : Si je peux me permettre, je suis un animal déchaîné. Il suffit que je sois sur scène pour que je me sente bien. Je suis à l’aise avec la scène. J’attends ça depuis toujours. Mais pour servir la musique et le son, il a fallu que je lutte contre mes impulsivités, parce qu’il y a un moment où il faut s’atteler à la tâche. Du coup, et j’en avais parlé avec Guillaume il y a quelque temps, je ne peux pas passer du rez-de chaussée au sommet de l’immeuble d’un coup. Il fallait accepter que chacun, dans son registre de communication, se connecte, pour aller vers cet objectif commun.

BuzBuz : C’est là où la scène est révélatrice, justement. Quand les membres arrivent à communiquer entre eux, quand il y en a un qui part dans un truc, les autres comprennent direct.

Bruce : C’est toute la subtilité d’un groupe, ça.

Guillaume : Attention, on a déjà fait de la scène. On a fait un concert à la Gueule de Bois en septembre 2014, pendant une heure quinze, on a joué notre album en live. On a joué aussi au théâtre des Bambous en octobre, pour trois morceaux. 0n a déjà fait une expérience de la scène, donc. Alors, comment on passe du studio au live ? Eh bien ça prend du temps, pour arriver à jouer des morceaux dynamiques, sur scène, tous ensemble.

Bon, sur le premier live, on ne s’est pas trop permis de jouer à côté. Quand tu écoutes l’album, et ce qu’on a joué en live, c’est un peu pareil.

Laurent : Il y a des vidéos sur le passage à la Gueule de Bois, tu sens que le public est cueilli. Quand tu vas dans un bar, tu t’attends à un rock qui tache, tu t’attends au reggae, à des rythmes ternaires comme tu entends beaucoup à La Réunion. Ou un truc saturé, tu vois, un truc qui envoie façon Sang neuf, bien léché, bien dynamique. Et tout d’un coup, tu tombes sur les Overseas, sur cette musicalité. Et ça marche ! Et y a du monde qui se dit « Ah ouais ! Y a un univers, quoi. »

 

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Guillaume : Après, le côté live appelle le sauvage, l’improvisation… Ça, on l’a en nous, on le fait quand on est en répétitions. Quand ça fait depuis plusieurs jours qu’on joue ensemble, on joue « live« , on envoie. Mais ce côté « rock sur scène », on n’y est que maintenant. Et maintenant, on a envie de le faire vraiment, de pouvoir nous lâcher. C’est vraiment ce qui nous excite en ce moment. Mais dans nos critères, on veut aussi se retrouver dans un endroit où le son est correct, et dans un contexte où les gens savent qu’ils viennent pour écouter de la musique. Pas, par exemple, aller dans un hôtel jouer nos trucs pour des gens qui ne sont pas venus pour ça…

Buzbuz : Ouais, pour éviter de faire comme le sketch des Inconnus, avec le chanteur qui demande du sel et des œufs mayo pour la quatre ?

Laurent : Ouais, on demande ça aux guitaristes, avec la batterie, on est moins emmerdés.

Guillaume : Mais c’est pour ça que la Gueule de Bois, c’est bien, c’est vraiment le côté café concert…

BuzBuz : Avec un vrai public rock, là-bas, en plus !

Bruce : Ah oui, c’est un bel endroit, et si on nous le reproposait, on le referait volontiers.

Guillaume : On en est surtout, pour le moment, à nouer des contacts avec plein de gens, à présenter ce qu’on a fait. Parce qu’on est prêts.

BuzBuz : Et toute cette rigueur que vous accordez aux sons, aux réglages… Vous l’auriez eue, il y a vingt ans ?

Bruce : J’étais dans tonalités à la The Doors, Noir Désir, Elmer Food Beat… J’étais à dix mille lieues de cette pensée constructive, quasi scientifique. Aujourd’hui, l’idée, c’est de créer la bonne alchimie entre les deux. Je ne veux pas renier sur quoi que ce soit qui a fait ce que je suis, mais je ne veux pas non plus mettre de côté les pré-requis nécessaires à la bonne justesse et à l’harmonisation d’ensemble.

 

« Chacun a besoin d’un sas libérateur ! »

 

Laurent : Y a des facteurs, à un certain âge, qui rentrent en ligne de compte. Ils peuvent être limitant, ou aidant. Moi, j’ai le sentiment qu’il est aidant, parce que je vois comment les choses évoluent. Je vois les niveaux de réflexion, je vois les rencontres qui se font, je vois les choses qui s’ouvrent, je vois des choses apparaître qu’il n’y avait pas avant. Mais il y a aussi une identité, une volonté de la conserver, donc une méthodologie concernant le son.

Guillaume : C’est vrai que, et c’est dû à l’âge, au parcours, on a fait les choses avec une dose de rigueur, qu’on n’aurait pas fait quand on avait quinze ans.

Laurent : En tous cas, je prends autant de plaisir à élaborer qu’il y a un peu plus longtemps, où j’avais juste des trucs à servir. Dans l’élaboration, dans la préparation, il y a des choses qui me plaisent.

Bruce : Quelque part, on aimerait vraiment arriver avec ce détachement scénique, cette spontanéité dans le jeu, mais en ayant au préalable amené la réflexion en se disant on est allés au maximum de ce qu’on pouvait faire, et au moment où on lâche la bride au niveau émotionnel, tout ce travail de conscientisation, on le laisse de côté au profit du public. C’est pour vous, en face. Ok, évidemment, c’est pour nous aussi.

Laurent : Le live, c’est public. On ne sera plus dans les conditions du live.  Mais en live.

BuzBuz : Parce que vous allez être face à des gens qui vont attendre des choses. Qui vont vouloir qu’on les surprenne.

Bruce : Chacun a besoin d’un sas libérateur. Dans la proposition scénique, il faudra qu’on soit nous mêmes assez libérés pour transcender cette expression libératrice dans ce qu’on veut proposer. Et c’est vrai qu’on a longtemps cherché la capacité à trouver les bons points d’équilibre. On a envie d’avoir des gens en face de nous, que quand ils regagnent leur bagnole après nous avoir vus, ils se disent « Bon, c’est pas une soirée de perdue, on a passé un bon moment. » Ce que l’on fait nous, l’idée, c’est que les autres se le réapproprient. L’artiste est bien plus petit que quoiqu’il peut écrire. La folie qui t’accompagne et jamais ne te trahit, ça doit être inévitable.

 

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BuzBuz : Si j’ai bien compris, il vous faudra aussi trouver la bonne salle pour trouver les gens au bon moment ?

Bruce : Chercher la structure qui nous permet d’avoir le son idéal…

Guillaume : Oui, que les gens qui viennent soient là pour écouter ce qu’on a à leur proposer.

Y a plein d’endroits, plein de salles qui sont des endroits fabuleux… D’y être, même si c’est devant une vingtaine de personnes, ce serait déjà fabuleux.

Si en plus, on peut arriver à une soirée où des gens viennent découvrir des groupes, ça peut être cool. On a assisté y a pas longtemps aux sélections pour le Printemps de Bourges, y a des groupes qui nous ont fait de supers prestations… Voilà, on aurait eu la chance de passer dans ce genre de contexte, cela nous aurait remplis de joie.

BuzBuz : Mais du coup, vous vous rapprochez de la scène rock locale ?

Bruce : On s’est rapprochés du Palaxa, de Pascal Montrouge… Y a beaucoup de choses qui se mettent en place. On est demandeurs. Toute proposition nous permettant de faire du live peut nous plaire. On a fait une demande de résidence au Palaxa, associée à un  concert, avec tous le matos du Palaxa pour nous accompagner, ou encore nous associer à des festivals genre Rock à la buse, premières parties ou des choses comme ça, on est preneurs. L’idée, c’est qu’on nous accorde le crédit nécessaire pour nous dire « Ok, les gars c’est bon, on vous fait confiance sur le set« …

 

« Personne ne nous attend… »

 

Guillaume : La Gueule de Bois, les Bambous étaient déjà des objectifs en 2014, pour avoir une base. Comme on ne veut pas brûler les étapes, personne ne nous attend particulièrement, ils sont juste peut-être intéressés par ce qu’on a à a proposer, notre différence. A priori, en ce moment, tout  ça est en train de se réaliser, les contacts se concrétisent. On n’est pas pressés, on n’a pas d’objectif.

Laurent : On n’est pas des acharnés là dessus. On n’a pas d’obligation de résultat. Ce qui peut nous arriver de mieux, c’est d’avoir des choses assez progressives.

BuzBuz : Peut-être que la Réunion attend aussi des groupes comme ça. Et à La Réunion, pour ce qui est du rock, on n’a pas toujours beaucoup de concerts. Le public est demandeur de rock, il attend qu’on lui propose des choses. Les soirées qui ramènent du monde, aujourd’hui, à La Réunion, c’est l’électro. Mais peut-être que le public attend aussi de voir des groupes ?

Laurent : Les gens ont sûrement besoin d’entendre de la musique, de la voir. C’est vrai qu’un moment donné, il y a peut être de la frustration.

Guillaume : C’est un paradoxe. Il y a énormément de groupes, à différents degrés d’implication, énormément de gens qui font de la musique. Il y a sûrement des pépites, des gens qui ont des choses à proposer. Ils n’arrivent pas jusqu’à la scène.

Laurent : Il y a des gens que tu rencontres, ils te bluffent. Mais peut-être qu’il n’y a pas de projet, pas de colonne vertébrale. Et quand une date arrive, ils explosent en vol.

 

« On a envie de se libérer ! »

 

BuzBuz : Il y a en effet des gens qui jouent entre eux, mais dès qu’ils vont se retrouver sur scène, ils se mettent à vomir, comme Brel…

Laurent : Je l’ai vécu, ça. Mes bras pesaient une tonne… C’est bien la relation que tu entretiens avec l’image que tu as, et celle que tu veux donner. C’est pour ça que la progressivité est vachement importante. Peut-être qu’à La Réunion, cette progressivité n’est pas respectée. Moi, j’ai joué devant vingt mecs, puis cinquante et c’était déjà quelque chose ! Après j’ai joué devant cent cinquante personnes à une Fête de la musique. J’ai joué plutôt détendu.

Alors, après, deux cent, puis plus… Y a la qualité relationnelle dans le groupe : « Est-ce qu’on s’aime ? » Parce que quand t’es en état de stress, t’as besoin d’aide, de clins d’œil… C’est une dimension qu’il faut prendre en compte. Et pour l’appréhender, c’est la progressivité. Déjà, être sûr que techniquement, tu sais le faire, ça te fait un stress en moins. Après, t’as  plus qu’à gérer la théâtralité. Et là, je pense que la qualité relationnelle du groupe, l’amitié, l’amour, sont des choses super importantes. Après tu te lâches, tu construis : ça s’est bien passé, donc ça se passera bien.

BuzBuz : Cet amour, dont tu parles, il faut se dire aussi qu’il peut-être utile le jour où le public se casse à la buvette parce qu’il s’ennuie devant vous.

Laurent : Si ça arrive, pour moi… C’est que la messe est dite. C’est une information pour nous. Je sais que le public à La Réunion recherche de l’énergie, il ne guette pas forcément l’erreur à la batterie ou à la guitare. Si le public te tourne le dos parce que ce que tu fais ne leur plaît pas, c’est pas parce que tu es mauvais ; c’est parce que ce que tu fais ne leur plaît pas. Point barre. Faut bien analyser les causes, les conséquences, de ce genre de situation.

Guillaume : C’est fabuleux d’être entourés de professionnels. Ils  t’amènent au maximum de ce qu’ils peuvent. C’est pour cela qu’il faut être au maximum préparés. Là, t’as plus d’excuse, t’as tout : y a des gens, c’est leur boulot de te mettre dans les meilleures conditions. C’est pour cela qu’on insiste beaucoup sur la préparation, pour qu’on soit prêts au moment clé. On arrive à ce stade-là. Maintenant, notre musique, on la maîtrise, on a envie de se libérer.

Bruce : Je suis assez serein là-dessus.

Laurent : Moi, je le saurai à la fin de notre première scène. Là, j’aurai vraiment la mesure. Le public donne une autre énergie. Ça met un peu de pression, mais c’est d’un tel apport…

BuzBuz : C’est quand même l’idée de partir au combat…

 

« On n’a le contrôle de rien… »

 

Bruce : Tant mieux, il y a une prise de risques !

Guillaume : C’est se livrer vraiment. Le côté combat, c’est plutôt qu’on arrive, sans barrière, sans armure. Un grand saut. Se confronter à la réaction d’un inconnu. Tu ne connais rien de lui, mais il en connaît beaucoup de toi. C’est plus du risque que du combat. T’as pas envie de décevoir, d’ennuyer les gens.

Laurent : En même temps, individuellement, on n’a le contrôle de rien. Si tout le monde est bon, qu’il y en a un qui passe à côté, ça passera…

BuzBuz : Un vrai sport co’ !

Laurent : Avec un paradoxe, quand même, c’est un sport co’ où tu gardes la balle. T’as ta balle.

Bruce : C’est plus de la natation synchronisée.

Laurent : La qualité du son sur nos instruments est déjà un terreau fertile. Si la qualité du son n’était pas bon, c’est comme si on était amputés d’une partie créative.

Bruce : Il faut être respectueux des gens qui font le déplacement pour venir nous voir.

Laurent : Faut que dans l’endroit où on va jouer, on ait un retour sonore de qualité, parce que ça, c’est inspirant.

Bruce : Si on fait un live, qu’on se sent bien dans non pompes, que tu es venu, que Pascal (directeur de publication de BuzBuz, ndlr) est venu, qu’on se fait l’accolade, je sens spontanément que tout était en place, ça me suffira amplement.

Laurent : C’est un peu la tendance, ce qu’on te dit, non ? On n’invente rien?

 

« On a un petit noyau dur. »

 

BuzBuz : Ce qu’il y a, c’est que les groupes qui ont suivi le cheminement un peu plus classiques, le garage, tout ça, ils se créent un public dès le départ. Un petit noyau qui les suivra quel que soit le concert. Dans tous les cas, tu auras toujours ce petit noyau devant les groupes…

Bruce : On a un petit noyau dur.

BuzBuz : Tu as ce petit noyau qui va grossir. Les fans de la première heure vont appeler leurs potes. Là, vous partez d’un public zéro.

Bruce : On a quelques proches, une petite poignée. Mais c’est les amis, la famille, des gens qui nous connaissent.

Laurent : Tu penses qu’on n’a pas pris le chemin le plus facile ?

BuzBuz : Ai-je vraiment moyen de le dire ? Le rock, c’est une musique d’instruments. Donc tu commences à gratter, puis t’invites un pote pour lui demander ce qu’il en pense. Qui ramène du monde… Puis, tu trouves encore d’autres potes, pour te demander si y a moyen de sortir du garage. T’accumules de la confiance dans l’ordre. T’as un mec qui te dit ce qu’il en pense, puis deux, puis trois… Plus ça va, plus t’as un retour. T’as des discussions. T’as des ajustements petit à petit. Là, sans dire que vous êtes en vase clos, mais pas loin.

Bruce : C’est vrai qu’il y a une vraie chronologie dans les groupes en général.

Laurent : Il suffirait trente secondes que tu oublies qu’on a déjà sorti un album. Voilà, on est un groupe qui cherche à faire de la scène.

BuzBuz : En fait, vous avez fait le White album avant de fire Help !

 

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Bruce : Ouais, c’est un peu ça.

Laurent : J’aime bien la comparaison…

Guillaume : Le bénéfice entre nous de ce côté « vase clos », c’est qu’on s’est découverts les uns les autres, et Bruce nous a apporté vraiment tout ça. Il nous a fait réagir, nous a cultivés, il a toujours des trucs à t’apprendre… Je tiens aussi à dire que nos réflexions correspondent à tes questions. On n’est pas à côté, on s’en rend compte.

J’ai une question. J’ai entendu le groupe « Zong« , qui pour moi est le meilleur groupe réunionnais. Pour moi, ils devraient être dans le top 10 mondial. Aujourd’hui, ils sont moins présents. Est-ce que tu sais s’ils préparent quelque chose ?

BuzBuz : Ben non, je les connais pas.

Laurent : Après, des grands groupes qui tiennent pas dans le temps, y en a eu plein.

Bruce : Les mecs de groupes de rock qui se sont tous retrouvés en rehab en même temps, qui faisaient des bœufs dans les hôpitaux psychiatriques… Ah, t’es là, toi aussi ?

BuzBuz : Donc vous êtes plus « groupes anglais », si j’ai bien compris ?

Guillaume : Ah pour moi, mon groupe préféré, c’est Radiohead. Le meilleur music band ever. Ils ont tout. Comme de la musique classique, des mélodies fabuleuses, des sons extraordinaires.

Laurent : Les groupes qui me génèrent de l’émotion, il y en a eu plein. Comme je suis un mélodiste, même dans le classique, je trouve des trucs… Même des chansons de daube, va y avoir un passage de piano qui me transporte… Par exemple voilà, Charles Aznavour… D’abord, il a des mélodies très jolies. Sa manière de chanter, il va chercher des notes improbables… Les textes, c’est juste ce que t’as vécu, sauf que lui, il te le dit. Après, on va faire le grand écart avec Floyd, Deep Purple, on va repasser avec AC DC des morceaux juste monstrueux, Pat Metheny, Brel, Léo Ferré.

Bruce : De la funk, du Archive, Gorillaz !

 

« On n’est qu’un maillon. »

 

BuzBuz : Justement, on a réécouté votre CD au bureau cet aprem, on a essayé de trouver vos influences. Le premier qui nous est venu à l’esprit, c’est U2.

Laurent : A cause du son, de la voix ?

BuzBuz : Non, le son, plutôt.

Bruce : Ça, c’est la couleur Abbey Road.

Laurent : Après, quand on va commencer à jouer, ça va te passer…

BuzBuz : Après, sur l’ensemble, on a pensé à Gorillaz. Y a un titre, où ça m’a vraiment sauté à l’oreille. J’ai pensé aux Who à un moment. Je me suis donc fait la réflexion, ils aiment bien les groupes anglais.

Bruce : Chez Overseas, on arrive à faire converger tous ces élans générationnels, ces tonalités diverses…

Guillaume : On a des influences diverses, mais on tombe très vite d’accord. Quand j’amène des sonorités comme du scratch, par exemple, je pourrais me dire, au premier abord, que Bruce pourrait ne pas aimer…

Bruce : C’est difficile, pour moi, parce que c’est pas forcément un univers que je connais…

BuzBuz : Oui, mais ces groupes là, comme Gorillaz, se réclament des mecs qu’il y a eu avant !

Bruce : C’est toujours comme ça. On n’est qu’un maillon.

BuzBuz : L’art se nourrit toujours de celui qu’il y a eu avant. On n’invente jamais rien. Tu peux améliorer.

Guillaume : Tu peux trouver de nouveaux concepts… Mais c’est général. L’Humanité est ainsi, ceux d’avant te laissent des legs.

Laurent : Quand tu vois l’histoire, c’est un balancier. Tu es passé de l’obscurantisme aux Lumières… Là, depuis l’ordinateur, tu n’as plus rien inventé. On est dans l’évolution. Plus dans de la créativité.

 

« On est dans un monde fini. »

 

BuzBuz : Est-ce que ton discours n’a pas été tenu il y a dix ans, vingt ans, trente ans ?

Laurent : Aujourd’hui, depuis l’ordinateur, qui était un bon support de réflexion, y a eu l’iPhone, l’iPad, y a toute une technologie qui dérive. Quand tu regardes bien, ça relève plus de l’évolution technologique que de l’invention. C’est bien. Mais il n’y a plus de créativité. Et la créativité, elle arrive quand c’est l’heure. Je pense qu’aujourd’hui, c’est pas l’heure.

Laurent : Y a eu une période, quand même… Rappelle toi à la fin des années soixante-dix, au tournant des années quatre-vingt, le disco vient de laisser la place au funk, on a une accélération du rythme. Et puis là, dans les années quatre-vingt, on va voir arriver la new wave

Bruce : Le Rubik’s cube, le kiki, le TGV, Goldorak…

Laurent : Non, mais je me rappelle, quand même, je passais des Floyd à Téléphone, à Bob Marley, à Talk Talk, à Daho… Ça côtoyait Claude François, Annie Cordy, Nana Mouskouri, Mike Brandt, Eddy Mitchell, Johnny Hallyday, Dick Rivers… Tous ces univers-là se côtoyaient… Y avait des Sparks, les Rita Mitsouko qui émergeaient… Y avait des courants musicaux quand même très riches, c’était quand même très dense… On était bombardés de courants musicaux, de beaucoup de nouveautés. Je me rappelle à l’époque, y avait des imports qui venaient de Londres. T’avais des disc jockey, à l’époque, on te disait au micro : « Voilà les derniers imports ! Le dernier Blondie, Call Me… » Y avait des pépites, le Bowie, machin, bon… Aujourd’hui, y a une mainmise de l’électronique, on reprend la musique, et on la retraduit. Parfois d’une manière exceptionnelle, comme Gorillaz, où on retrouve le meilleur de tous les mondes. C’est intégratif, c’est une forme de créativité.

Je trouve que ça colle bien avec une vision du monde. On a peut-être besoin de se recoller, avant de créer.

 

« Je vois pas trop qu’est ce qui pourrait nous arriver. »

 

Guillaume : On a l’impression aujourd’hui qu’il ne reste plus rien à découvrir. Est-ce que, dans les années cinquante, on se posait pas aussi ce genre de questions ? La rupture, tu peux jamais la voir venir.

Laurent : Mais la rupture elle vient de la distorsion de la réalité. Recarde Dali, regarde Picasso. Picasso, il va peindre la femme en utilisant la distorsion. Il casse les formes, il s’affranchit, y a une forme d’émancipation. Bowie, c’est ce qu’il a fait, une émancipation. Le côté androgyne, il est intégratif, masculin/féminin. Il intègre, quoi. Il va cultiver la différence, mais intégrée. Intégrée, parce qu’il l’incarne. Les Stones, Mick Jagger, il va casser les codes. On sort des Beatles, un côté propret, la cravate, tout ça… C’est les premiers mecs à amener du rock en tenue. Et ils vont passer à autre chose.

Guillaume : Tout ça, c’est le côté rupture que tu peux pas anticiper. Dans les années soixante, tu pouvais pas imaginer qu’il y aurait le hip-hop, tout ça… J’ai un peu l’impression qu’on est dans un monde fini, en termes de musique. Je vois pas trop qu’est ce qui pourrait nous arriver.

 

« Un monde à deux clics de tout. »

 

BuzBuz : On a aussi l’impression de ne plus rien louper.

Bruce : On est dans un monde à deux clics de tout.

Laurent : Peut-être que là-dedans sont les ingrédients de la distorsion potentielle… Après, je suis assez satisfait du paysage musical, y a vraiment des gens très intéressants. Mais ça repose beaucoup sur eux.

BuzBuz : Peut-être même sur un titre.

Laurent : Peut-être qu’on est devenus consuméristes.

BuzBuz : Prenons la grève à Radio France. J’ai entendu des pépites. Mais lorsque je suis allé écouter d’autres titres d’artistes qu’ils diffusaient… décevant. On se met à picorer.

Laurent : Après, y a la position des majors. Qu’est ce qu’on veut fabriquer comme style de musique. Pour elles, la musique se consomme. Avant, elle portait une culture, une forme d’idéologie, elle portait des problèmes sociaux, des messages… Avec Woodstock, un état d’esprit… un culture, une époque…

BuzBuz : Il y avait toute une histoire, aussi, autour des groupes…

Laurent : On voit bien qu’autour de la musique, il y a toute une histoire.

Bruce : Quand on parle des Stones, on ne peut pas s’empêcher de penser à la période Brian Jones. Quand on aime les Floyd, on ne peut pas s’empêcher de penser à Syd Barret. Il est des personnages partis trop tôt. Les Doors, sans Morrison, c’est inconcevable… Il est des personnages fondateurs, des individualités qui arrivent, qui amalgament le tout.

Laurent : Écoute Jack Radio. C’est des passionnés, les mecs, ils ont de grandes cultures musicales. Ils cherchent les pépites, ils les trouvent. Et je suis rarement déçu. Ils ont des thématiques. Là dedans, tu as des musiciens.

 

« Il y a tout un personnage autour… »

 

Guillaume : Justement, qu’est ce que toi tu écoutes ?

BuzBuz : Quand on me demande ce que j’écoute, les chanteurs morts. Pas parce qu’ils sont morts, hein ! Si j’avais une chanson préférée, ce serait White Rabbit des Jefferson Airplane. J’aime bien les Grateful Dead, les 13th floor elevator. Gorillaz, mais parce que j’aimais bien Blur.

Guillaume : Coldplay ?

BuzBuz : Ben non, Coldplay, justement, j’ai jamais accroché.

Guillaume : Et dans les groupes récents, français ?

BuzBuz : Tu vois, pour revenir sur les groupes qu’on a pu voir à La Réunion, la Rue Kétanou est un excellent souvenir. Noir Désir, évidemment. J’en parlais avec un pote la semaine dernière, justement, j’adore Biolay.

Guillaume : Je te conseille Kerenn Ann.

BuzBuz : J’ai peur qu’on reste un peu trop sur la voix.

Laurent : En termes de voix, tu prends une des plus belles, Edith Piaf. Tu pourras me dire ce que tu veux, ça me fait chier…

BuzBuz : On aime aussi au niveau de l’interprétation. C’est comme Brel. Il y a tout un personnage autour.

Laurent : C’est vrai. Il y a des interviews de Brel où tu l’entends parle des hommes… Du regard et de l’amour qu’il a pour les hommes.

BuzBuz : Les interviews de Brel, il ne faut jamais les regarder avec des femmes… Il dit une phrase, « Si j’aime les hommes, c’est pas tellement parce que c’est des hommes, mais c’est surtout parce que c’est pas des femmes. » (En fait, il s’agit d’une de ses répliques dans L’Aventure c’est l’aventure, ndlr).

Guillaume : Et si tu réécoutais l’interview, tu dirais qu’elle est encore d’actualité ?

 

« Un casseur d’idées reçues, un casseur de codes… »

 

BuzBuz : En tous cas, ça pourrait choquer.

Laurent : Du coup, je vous invite à écouter la fameuse interview Ferré-Brassens-Brel. Brassens notamment dit qu’il se demande l’intérêt de ce qu’il fait. ( Ferré demande « Vous savez ce qu’on est tous les trois ? » et Brassens répond « De pauvres connards devant des micros. », ndlr)  Comme Gainsbourg, qui, en parlant de sa musique, dit que c’est un « art mineur », en envoyant bouler Chedid.

Moi, ce qui me plaît beaucoup chez Brel, c’est le profond amour qu’il a pour l’homme. Et je pense que ça exclut la possibilité pour lui d’aimer une femme. Y a un amour de l’homme dans toute son entièreté, y compris dans sa faiblesse. Je pense qu’il  rend hommage aux femmes : ce qu’il dit de nous, si tu écoutes un peu ce qu’il dit, c’est qu’on est de grands maladroits, des pas finis. Et c’était un mec, un peu comme Coluche, très populaire mais dans le bon sens du terme.

Bruce : Quand ma prof de chant m’a fait travailler La valse à mille temps, putain, que c’était dur !

Laurent : Je sais pas si vous vous souvenez de cette chanson de Brel, Orly. L’histoire d’un couple qui se sépare, à Orly. A l’époque, Bécaud vient de sortir une chanson, où lui dit qu’Orly, c’est les retrouvailles, c’est l’amour. Brel dit « Nom de Dieu c’est triste Orly le dimanche, avec ou sans Bécaud« . Puis « Elle a perdu des hommes, mais là, elle perd l’amour. » Brel avait des phrases comme ça tout le temps. Comme Aznavour.

BuzBuz : Aznavour, je le trouve plus naïf, plus consensuel.

Laurent : Aznavour, c’est l’amour des mots avant la portée du mot.

BuzBuz : Y a peut être moins de fond. Brel a des chansons à des lectures à plusieurs niveaux.

Laurent : C’est pas comparable. C’est une erreur de comparer. Aznavour, tu écoutes certains morceaux. Il avait peut être moins le culte du mot choc. Avec Brel, tu vas au fond de la mine. Aznavour…

Guillaume : Plus policé ?

Laurent : Pas plus policé, non. Quand il fait la chanson sur le mec qui a une relation avec une gamine plus jeune… Aznavour est plutôt un romancier. Un témoin.

BuzBuz  : Brel, le moindre de ses vers, tu pourrais le sortir pour en faire une citation. On accroche moins au personnage d’Aznavour qu’à celui de Brel.

Bruce : Quand tu écoutes Les Marquises, « La pluie est traversière, elle bat de grain en grain« , la manière dont il distille le mot, il t’évoque la situation, tu la vis. Ça te pique à vif.

Laurent : Aznavour, il a des mots qui peuvent amener des gens, selon leur histoire à des sommets d’émotion. Je pense juste que Brel était un contestataire, un rebelle. Un casseur d’idées reçues, un casseur de codes. Il va te dire t’es qu’un con, mais il va te le dire avec un amour infini. Un côté « pousse toi de là que je m’y mette, je suis Brel. » Aznavour, c’est pas sa mission, c’est pas son intention.

BuzBuz : Brel a un côté « revanche sur la vie« .

Laurent : Il a un côté « rentre-dedans« . Il est tout le temps  en train de dénoncer. Il va se servir de son art pour dénoncer, faire passer un message. Aznavour est pas dans ce registre. Aznavour il est dans la romance. Il écrit des histoires. Il est plus proche du cinéma, alors que Brel est plus proche du journalisme. On ne peut donc pas les comparer. À la limite, tu pourrais plus comparer Brassens et Brel. Ou Ferré. Encore que : Ferré, c’est un anarchiste, anti-tout. Et pourtant, ces trois arrivent à se parler.

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Recueilli par Loïc Chaux / Photos : Overseas