Il est pas fou, Fabrice

Il est pas fou, Fabrice

Fabrice Hoarau est vigneron à Cilaos. Là-haut, il tente de faire du bon vin, pas celui qui rend fou.

Avant toute chose, commençons par évacuer la question : le vin de Cilaos, c’est pas un peu dégueulasse ? “Au début, quand on me disait ça, ça m’énervait vraiment. Maintenant, je fais avec, j’explique, je reste calme. Et puis, ce n’est pas complètement faux : les trucs que t’achètes au bord de la route, c’est de la piquette, avec un degré d’alcool élevé.

Lorsque nous avons rencontré Fabrice Hoarau, il se trouvait à Palmiste-Rouge, les pieds au milieu de nouveaux ceps. De l’auxerrois, du gewurztraminer. Surtout des blancs, et ce n’est pas innocent : “C’est ce que je sais faire de mieux.

Ses classes, Fabrice les a faites en Alsace, région qui produit quelques uns des meilleurs vins blancs du monde. Alors qu’il était collégien à Cilaos, il avait eu vent d’un concours lui permettant d’aller faire ses études en Métropole, pour apprendre à travailler la vigne. Pourquoi pas ? “Pour moi, un pied de vigne, c’était comme un pommier. Je n’y connaissais rien.” Il se retrouve en contrat d’apprentissage dans l’exploitation de Seppi Landmann, un des grands vignerons du coin, aujourd’hui à la retraite. Joint au téléphone, il se souvient : “Je me souviens, il était arrivé avec un autre Réunionnais, ils regardaient beaucoup de films de kung fu ! Fabrice était très enthousiaste, j’ai essayé de lui apprendre le plus de choses possible, de la vente à la taille, de la vinification à l’accueil. Je pouvais compter sur lui, il était honnête, je lui faisais confiance. Il faisait partie de notre famille.” “Là-bas, on bossait dur, complète Fabrice. Le milieu m’a passionné tout de suite, et j’ai su rapidement que je voudrais revenir à Cilaos, pour y faire du vin.

 

Son blanc moelleux nous a laissés pantois.

 

Le vin de Cilaos, parlons-en, puisque c’est la raison de vivre de Fabrice. “Moi, je veux démontrer que Cilaos a un terroir exceptionnel. J’avais envoyé un échantillon du sol en Métropole, les ingénieurs qui l’avaient analysé avaient été très surpris. “Avec un sol pareil”, m’avaient-ils dit, “vous pouvez défrayer la chronique.” Et je pense qu’on pourrait en effet faire parler de nous dans les années à venir…

Pour cela, il a fallu se défaire de certaines habitudes cilaosiennes… le treillage, par exemple, cette manière de faire pousser la vigne comme les chouchous. “On faisait ça il y a deux, trois cents ans, mais c’est trop compliqué pour l’entretien, pour tout. Il faut faire des rangs, bien propres, trouver des moyens pour retenir les sols. Moi, je mets des pistaches : en plus, ça aère.” À côté de chez lui, il a conservé quelques vieux pieds de vigne qui poussent en l’air : c’est foufou, on ramasse les grappes couché sur le dos, les ceps ne sont quasiment pas taillés.

Dans son cuvier, quelques résultats de ses expérimentations : “J’essaie des terrains, des méthodes de vinification. On m’envoie des pieds de Métropole, j’essaie en fonction de la place que je peux trouver. Goûtez donc ça.” De l’effervescent, du sec, du moelleux. Malgré sa jeunesse, ce dernier nous a laissés pantois. On a bu des Sauternes moins bons. On peut trouver du bon vin à Cilaos, alors ? “On a besoin de nous faire connaître. Le bon vin, ici, tu le trouves chez les petits exploitants.

Il s’est séparé des Chais, avec quelques autres viticulteurs – ce qui a créé beaucoup de tensions dans le milieu – et tente désormais de mettre en avant le savoirfaire de lui et ses collègues. “Je fais mon truc à moi. Faire du bon vin, ça prend du temps, des années. Moi, je veux défendre l’image du vin de Cilaos, qui est trop mauvaise. Et ça suffit.

 

Portrait de Fabriche Hoarau, viticulteur indépendant à Cilaos.

Texte : L. C. / Photo : T. L.