Du foot en bricolant

Du foot en bricolant

Peu de monde aux entraînements, des déplacements à neuf joueuses et des valises à presque tous les matchs, mais un plaisir tout simple de jouer et de faire vivre un club : les filles de l’OC Ouest, au Bernica, représentent à elles seules un foot qu’on connaît bien peu.

« Vous avez peut-être bien fait de ne pas venir à l’entraînement de lundi, elles étaient une. » Karim, le président du club de foot du Bernica, l’OC Ouest, est un peu dépité. Devant lui, sur le superbe terrain synthétique, cinq ou six membres de son équipe féminine tentent de préparer leur match de championnat qui aura lieu trois jours plus tard. Elles courent, rigolent, mais quand même, cinq, ça fait léger.

Le football, en France, compte plus de deux millions de licenciés ; à La Réunion, ils sont plus de trente mille. Mais une infime minorité connaît les joies de la médiatisation. On pourrait alors croire que le foot, c’est de l’argent, des passements de jambe réussis, des athlètes, des supporters enthousiastes… C’est oublier ce qui se passe lorsqu’on descend dans les bas fonds des divisions départementales. Où les contrôles sont approximatifs et les scores ressemblent à ceux du hand.

philippon_buzbuz31_sport_102L’équipe féminine de l’OC Ouest est une belle illustration de ce “foot d’en bas”. Un foot fait de débrouille, de galères et d’anecdotes pas piquées des hannetons. Mais aussi de personnages qui y croient, qui s’amusent.

Née la saison passée, l’équipe du Bernica avait plutôt bien commencé. Mais des tensions au sein de l’équipe, qui amenèrent au départ de nombreuses joueuses vers un autre club, la mirent devant un problème mathématique : le foot, ça se joue à onze, et il n’y avait plus assez de monde pour remplir les feuilles de match. Virginie, une des joueuses actuelles, raconte : « On était plusieurs à avoir nos enfants qui jouaient dans les équipes de jeunes, et on voyait que l’équipe féminine allait disparaître. Cela nous faisait de la peine, pour le club, pour le quartier. Alors on s’est mises au foot. » Jimmy, l’entraîneur de l’équipe, se souvient : « Il y en a qui sont venues, elles n’y connaissaient rien. Pour elles, le foot, c’était un autre monde, elles n’avaient jamais touché un ballon. J’ai dû composer avec ça… »

Le bricolage de Jimmy n’est pour autant pas fini : quatorze licenciées, c’est trop juste pour pallier aux absences diverses. Du coup… « On arrive à certains matchs, on est neuf. En face, elles ont des remplaçantes, ça tourne. Neuf, c’est le nombre limite pour pouvoir jouer. Une fois, on est arrivés à huit, on a dû mettre une tenue à une dame qui nous accompagnait pour pouvoir jouer. » Virginie sourit : « Elle avait des problèmes de santé, on a surtout veillé à la protéger ! Mais je crois que ça lui a plu… »

 

Regarde : on est cinq, on a un match samedi, la gardienne est blessée, tu veux mettre quoi en place, là ?

 

Après trois journées de championnat, l’OC Ouest n’a toujours pas marqué un but, en a pris vingt-huit (!), enchaîne les galères. La gardienne a dû récemment finir un match alors qu’elle était blessée ; une autre s’est fait casser des côtes. Lors de notre passage, les textos se sont enchaînés pour annoncer que certaines ne pouvaient pas passer à l’entraînement. On comprend pourquoi Karim, qui a un temps entraîné l’équipe, « admire l’entraîneur. Il continue, malgré tout, malgré les défaites, malgré le peu de monde aux entraînements. Il aurait autre chose à faire, et pourtant, il est toujours là. » Jimmy répond : « Les filles qui viennent de commencer, elles sont motivées, elles progressent, et ont envie de progresser. Ce sont elles qui me donnent envie de continuer. » Enfin, quelques unes. « Entre celles qui travaillent, celles qui ne sont pas très motivées et qui ne viennent qu’aux matchs, finalement, on voit toujours les mêmes à l’entraînement. Regarde : on est cinq, on a un match samedi, la gardienne est blessée, tu veux mettre quoi en place, là ? »

En face, certains clubs ont des groupes de plusieurs dizaines de joueuses. Comment lutter ? La bonne chose, c’est qu’au moins, et malgré les larges victoires, les adversaires sont compréhensives, selon Jimmy : « Elles savent qu’on débute, elles sont en général passées par là. C’est sympa, elles nous encouragent, ne nous chambrent pas. »

philippon_buzbuz31_sport_057L’OC Ouest symbolise à lui seul les galères des petits clubs. Un monde associatif qui n’a pas grand chose à gagner, qui ne gagne d’ailleurs pas grand chose, mais qui continue, coûte que coûte, parce que cela donne un peu de plaisir à quelques adhérents. Karim : « Vu le prix des licences, tu veux faire quoi ? Acheter des jeux de maillots, des plots, des chasubles, ça coûte de l’argent… Trouver des sponsors, c’est compliqué. Payer les arbitres, c’est compliqué. Trouver des entraîneurs bénévoles, c’est compliqué. Tout est compliqué. Et puis on est en plus dans le foot féminin et, franchement, ça n’évolue pas du tout. On pourrait avoir des jeunes filles qui viendraient jouer, gonfler les effectifs. Mais les mentalités ne progressent pas. Tiens, je te donne un exemple : il y a une maman, ses deux garçons jouent au foot. Elle a une fille, mais ne veut pas qu’elle joue. Un jour, la gamine était venue jouer avec les garçons, sa mère est venue la chercher, elle était en pleurs, elle voulait rester. Pour les mamans, les filles doivent faire de la danse. »

La saison est encore longue. Les filles continuent à se démener pour trouver des joueuses et, peut-être, gagner un jour un match. Virginie : « Ça nous est déjà arrivé, en match amical. Ouais, c’était chouette. Mais même dans les défaites, on arrive à trouver des petits bonheurs. On y a pris goût, et c’est sympa. Gagner un match en championnat ? Oui, ça doit être bien… »

 

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Texte : L. C. / Photos : R. P.