CHERCHEUR NI CACHÉ, NI TCHATCHEUR

CHERCHEUR NI CACHÉ, NI TCHATCHEUR

Antonin voulait travailler sur ce qui le passionne depuis tout petit : Les grands prédateurs.
Et le voilà à la Réunion, par hasard, en pleine période d’attaques de requins…

 

l est discret, Antonin Blaison. On le soupçonnerait même assez gentil. La trentaine, gaillard – encore plus depuis qu’il a mis de côté le terrain pour bûcher sur sa thèse, il nous a fait noircir la moitié d’un carnet en deux heures et demi. Né à Pondichéry, adopté par un couple de Français, il a grandi et étudié en Métropole : “Je voulais travailler avec les animaux. Pendant les vacances scolaires, j’avais assisté des vétérinaires ; j’ai su que j’étais plus attiré par le comportement que la médecine.”

À Rouen, il intègre une école d’ingé en agriculture, à la formation farcie de stages : les dauphins en Corse, les chevaux dans des haras irlandais, les bovins à l’Inra, les lycaons du zoo d’Amnéville, la spiruline en Argentine… et les requins pèlerins en Bretagne. “Je découvre qu’on ne connaît pas grand-chose aux requins : ils sont très difficiles à observer, les temps où ils sont visibles sont très courts.“ Il met en place des études, les présente dans des conférences, se fait des contacts précieux pour la suite. On lui parle de l’ouverture d’un labo, en Afrique du Sud, consacré aux grands requins blancs. “Moi qui voulais travailler sur les grands prédateurs, j’ai la possibilité de le faire sur le roi de tous !” Le voilà à Mossel Bay : “J’ai eu plein de choses à faire, je sortais tous les jours en mer. Mon mémoire portant sur la relation proie – prédateur, j’étudiais aussi le comportement des otaries.

À mon retour, je parlais anglais, j’avais participé à plein d’études.” La suite, un retour en Af’ Sud, des conférences, encore. La rencontre de Bernard Seret, biologiste au Muséum national d’histoire naturelle et à l’Institut de recherche et de développement (IRD), qui lui propose des travaux en Bretagne, sur des requins plus petits.

Puis Antonin se lance dans la préparation d’une thèse sur les requins de récif aux Îles Éparses. Galères de financement et d’organisation retardent le projet, et le hasard le fait atterrir à La Réunion en septembre 2011, en prévision de son départ dans les Taaf. Quelques jours avant l’attaque de Matthieu Schiller : “L’État a tout de suite besoin d’un spécialiste, j’ai une réunion avec le sous-préfet de l’époque, j’abandonne ma thèse pour les rejoindre.” C’est parti : “Les médias, la population, demandaient une solution très rapide, ce n’était pas possible. Il fallait déterminer des protocoles, former des équipes ; les bouledogues réunionnais, on ne connaissait rien sur eux.”Et puisqu’il répond aux journalistes qui l’assomment de questions et apparaît dans les médias, il devient une cible auprès des associations prônant la pêche des requins, jugeant le travail des scientifique trop lent : “On m’a reproché un paquet de choses…”

 

“ON BOSSAIT COMME DES MALADES, ÇA N’AVANÇAIT PAS ASSEZ VITE.”

 

Une, parmi d’autres, c’est quand ils ont su que j’avais donné des prénoms aux requins marqués. On m’accusait de les humaniser ! Un prénom, on le retient mieux qu’un code, c’est juste plus pratique…” Il fait avec la pression et voit le travail des scientifiques remis en cause : “On passait des journées entières en mer, on bossait comme des malades, on prenait des risques et ça n’avançait pas assez vite. Tout le monde voulait des résultats, quand certaines personnes estimaient qu’il fallait pêcher pour résoudre le problème. Oui, j’ai dit que je pensais que la pêche n’était pas la meilleure solution ; mais si on vient me prouver que je me trompe, il n’y a pas de souci ! Moi, j’avais un truc à faire : marquer des requins et apporter des infos. Le but est de trouver des solutions en méttant de côté les avis personnels.” Un peu sorti de la tempête, Antonin en est aujourd’hui à la rédaction de sa thèse consacrée à “L’écologie comportementale des requins bouledogues à La Réunion”.

Forcément attendue par le milieu ? “Peut-être, mais il y a beaucoup de questions qui ne seront pas abordées. L’estimation de la population, ce qui se passait avant 2011… Tout simplement parce qu’on ne sait pas. Et ne pas savoir, ce n’est pas être idiot.”

On avait bien compris qu’Antonin Blaison ne l’était pas.

 

 

 

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Texte : L. C. / Photo : R. P.