Celui qui roule

Celui qui roule

Presque quatre décennies au volant ou au guidon et plus d’un million et demi de kilomètres au compteur. Jacques Dijoux est l’un des meilleurs connaisseurs des routes réunionnaises. Un conducteur aussi professionnel que serein.

 

On s’attendait à trouver sur son bureau des figurines de Ford GT40, de Formule 1 ou de Kawasaki Ninja H2. Pourtant, à part une belle photo de taxi new-yorkais, pas de trace ici d’une passion dévorante pour la bagnole, la moto ou la course. Et pour cause, celui qui roule en a fait sa vie, mais jamais une fièvre brûlante. À bientôt quarante ans de conduite au compteur, Jacques Dijoux aime la route, sans excès. Ce n’est d’ailleurs pas lui qui a pris la route. Mais la route plutôt qui l’a pris. C’était en 1981, paradoxalement, à Paris. Une petite annonce dans France Soir qui vante les mérites du métier : “Devenez entrepreneur, devenez moniteur d’auto-école”. L’encart ne fait qu’un tour dans son esprit de jeune étudiant en école de commerce.

 

« Quand j’étais gamin, on jouait au foot sur le CD41. »

 

Le Réunionnais songe alors au marché encore vierge qui l’attend sur son Île. Une population jeune, un réseau qui se construit et un parc automobile qui ne va cesser de gonfler jusqu’à l’asphyxie. Le nez creux. Sa première entreprise naît rapidement à Saint-Leu. Voitures, motos, mais aussi poids-lourds. Jacques Dijoux conduit à peu près tout ce qui roule et l’apprend aux autres. Il apprend aussi à ceux qui apprennent aux autres. Formateur de formateurs. Et un profil d’expert, qui se dessine au fur et à mesure que la conduite se développe sur l’île. « Quand j’étais gamin, on jouait au foot sur le CD41, la route de la Montagne. Il devait y avoir dix voitures par jour. Mais à la fin des années quatre-vingt, en trois ou quatre ans seulement, tout a changé. » Il est la mémoire des routes péi. Se souvient notamment du premier embouteillage chronique. « À mon sens, c’était dans les rampes de Plateau-Caillou. » L’homme a presque tout connu sur les routes réunionnaises, sauf l’accident. Quand il le dit, sans orgueil particulier, son interlocuteur du jour passe discrètement sa main sur le bureau en acajou. On s’en voudrait que BuzBuz ne porte la poisse, après un tel sans faute. Car si nos estimations sont exactes, le conducteur Dijoux a dépassé la barre du million et demi de kilomètres. Plus de sept mille fois le tour de l’île.

 

« Pour moi, ça roule. »

 

L’arrivée des feux-rouges (en 2008, il n’en existait qu’un dans toute la commune de Saint-Paul). Celle des ronds-points. Du permis à points. Des voies rapides et de leurs voies d’insertion. On imagine difficilement les bouleversements que les routes ont connus en moins de quatre décennies. Elles n’ont pourtant pas déstabilisé notre moniteur imperturbable, flegmatique. Celui qui roule regarde avec distance l’évolution des comportements de ses semblables. « Il y a de moins en moins de fair play sur la route. Les gens usent plus du doigt d’honneur et du klaxon qu’avant. C’est moins flagrant qu’en Métropole mais quand même, je le vois venir depuis un moment. » Les belles voitures, luxueuses et puissantes, les motos de sport ? Il n’y porte pas grand intérêt. « Je n’ai jamais eu de voiture personnelle. J’ai toujours utilisé celles de l’auto-école. Pareil pour les motos. » Son truc à lui, intime, ce qui le défrise en réalité, c’est le… vélo. « Quand je roule, c’est l’extase, c’est jouissif. » Pendant que ses deux fils reprennent petit à petit l’affaire familiale, Jacques Dijoux se concentre sur son pédalier. Jamais statique. Une autre façon d’avaler des kilomètres. « Je dirais que j’ai une vie plutôt bien remplie. Ça va. Non c’est vrai, franchement, pour moi, ça roule. » Il n’a même pas fait exprès.

 

Texte P.F / Photo : R.P