Celui qui marche avec la lune

Celui qui marche avec la lune

C’est l’homme aux capes blanches, au visage tatoué, à la démarche menaçante. Jack le « Fou », le vagabond, l’insaisissable. L’histoire d’un SDF star, c’est aussi celle d’un homme malade, livré à la violence de la rue. Jacques Coupouchetty la subit depuis plus de vingt ans.

 

Le regard droit, le torse bombé, le visage tatoué, le pas décidé. A Saint-Paul ou Saint-Denis, quand il arrive en ville, les gens changent de trottoir. Du moins ceux qui ne le connaissent pas. Car Jack, dit le « Fou »,e st au fond plus craintif que menaçant. Derrière les hurlements guerriers, les postures agressives, les déguisements mystiques, il y a l’errance d’un homme usé par la rue depuis plus de vingt ans. L’itinéraire d’un quadragénaire schizophrène qui fait se bidonner les réseaux sociaux autant qu’il inquiète sa famille.

À l’origine, un marmaille du Moufia, aîné d’une fratrie de trois garçons. À l’époque, son grain de folie est plutôt créatif ; il peint sur des nacos, dessine sur des planches de bois ou transforme les noyaux de mangues en petits personnages. Un talent certain et reconnu dans le quartier : son frère Stéphane se souvient de ces heures passées sous un kiosque à faire des dégradés aux ciseaux… « Tous les gars du Moufia venaient se faire coiffer par Jacques. »

Et puis l’absence d’un père. Et puis les premières conneries d’un adolescent hors de contrôle. La vie en foyer d’accueil qui se termine dans la rue, très tôt. Là, les souvenirs de son entourage sont confus. Quand Jacques a-t-il perdu le cap ? Personne n’est en mesure de l’assurer. En dépit du diagnostic médical établi, son entourage évoque des anecdotes ici et là. « Ils lui ont fait la malice » , explique toujours son frère. « Au début des années 1990, c’était un super danseur. Et un jour, avant un concours de danse, des gars lui ont fait consommer de la datura. Depuis, il marche avec la Lune, comme on dit… »

Un sdf dépouillé, c’est bien moins drôle qu’un schizophrène qui traverse le chaudron en nuisette.

L’effet ou la maladie, toujours ces brumes qui entourent le personnage. Mais au fond, peu importe puisque Jacques n’est pas soigné. Il est envoyé en prison de temps en temps. Des courts séjours pour de sombres affaires. L’enfermement, la punition ultime du vagabond. Là encore, chacun donne sa version. Un vol ou une agression. Un accès de délire ou des actes soufflés par d’autres. « Plein de gens lui ont fait faire des conneries » , confie un proche. « Ils lui font boire ou fumer des saloperies, ensuite ils lui disent, « Jack, fais-ci » , « Jack, fais-ça. »

Pour ses intimes, Jacques est une victime de la rue. Même ses tatouages exubérants leur paraissent suspects. Peut-être plus subis que choisis. Car Jack le « Fou » offre régulièrement l’occasion de se marrer entre potes. Au-delà de la moquerie ordinaire, la réalité est crue. Jacques se fait racketter souvent et bastonner parfois. Loin des regards de ses « amis » qui l’invitent dans des clips de rap ou impriment son visage sur des tee-shirts. Loin du social-fashion. Cette histoire-là n’est jamais publiée sur les deux pages Facebook qui lui sont consacrées. Il faut bien l’avouer, un SDF dépouillé, c’est bien moins drôle qu’un schizophrène qui traverse le Chaudron en nuisette.

Heureusement, Jacques garde un noyau familial attentif et quelques vrais protecteurs. Des guichetiers lui donnent son AAH (Allocation pour adultes handicapés) sans pièce d’identité. Des proches qui lui offrent à manger mais pas à boire. Qui lui apportent quelques cigarettes mais pas de zamal. « Et puis quand il est fatigué de tout ça, il entre à l’hôpital. Il va se reposer » , raconte encore son frère. Ce sont les vacances de Jack qui renonce à sa liberté pour quelques nuits sans coup ni béton.
JACK VERTICAL-3

Texte : P. F. / Photo : G. D.