Black Hero

Black Hero

Pour réviser les classiques avant le What’s up Dock ! de vendredi, nous avons rencontré Karl Hungus, Pierre Moulin et Black Ben pour discuter des musiques noires, évidemment. Et puis d’autres choses, puisqu’on attaque par les films de blaxploitation…

 

 

BuzBuz : Peut-on commencer par lister les médias dans lesquels s’exprime la blaxploitation ?

Karl Hungus : « Y avait des magazines, des films… Les BD, pas trop. Y avait eu une sorte de manga, la BO avait été faite par RZA, du Wu Tang. Un truc en mode samouraï un peu old school, avec du gros hip hop derrière, une philosophie shaolin… Ça faisait longtemps que j’avais pas entendu un truc comme ça qui sort complètement du lot. En général, t’as plus des films, de la musique.

 

BB : Citons justement un peu des oeuvres…

K. : Toute la blaxploitation, ce sont de grosse références.

Black Ben : Tous les amateurs de black music sont passés par les compiles blaxploitation. Moi, je me suis mis à collectionner les BO hyper tôt : c’est une des portes d’entrée à la soul, au funk, au jazz funk…

Moi, ce que j’avais, avant de passer au vinyle, c’était exclusivement de la blaxploitation. Même des BO mythiques dont le film est jamais sorti.

K. : Moi j’avais chopé le premier blaxploitation, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song avec Melvin van Peebles, le père de Mario van Peebles, et je l’ai chopée à La Réunion, la BO !

 

BB : Comment vous les définiriez, ces films-là ?

K. : Des films de Blacks, faits par des Blacks, où le héros est un Black, et le Blanc est un méchant. C’est tout le temps ça. Le Black a des super femmes, avec des énormes seins…

Pierre Moulin  : Ça s’attaque à tous les genres. T’as de l’horreur, de l’action, y a de tout…

Black Ben : Le but était de mettre les Noirs en gentils, en héros…

K. : Persécutés par des Blancs, en général, et qui se rebellaient.

P. M. : Après, tu as aussi les films « graffiti ». Wild Style, et compagnie… Bon, là, c’est autre chose, mais c’est la suite, dans la black music. Le hip hop. T’avais Beat Street, Wild Style, The Warriors

K. : Wild style et Beat street sont deux fictions qui servent aujourd’hui vraiment de documentaires.

Moi, le réalisateur, Charlie Ahearn, je l’avais rencontré à Montreal, j’avais pu lui poser deux ou trois questions. Il expliquait qu’il s’était pointé en disant qu’il voulait connaître le monde du hip hop. Il s’était rapproché du membre d’un crew, qui avait fait passer le mot pour dire qu’un documentaire était tourné sur lui. Ils ont filmé ce type, ils ont construit une histoire autour ; mais toutes les images que t’as dedans, y a quasiment pas de mise en scène. C’est vraiment ce qui se passait. C’est une fiction, mais aujourd’hui, c’est une référence sur les débuts du hip hop…

P. M. : Les acteurs, c’étaient les premiers graffeurs new-yorkais. C’était vraiment eux.

 

BB : Qu’est ce qui fait, quand on est Blanc, qu’on s’intéresse à ce genre de films ? On y rentre d’abord par la musique ?

K. : Déjà, même si t’es pas attiré par cette musique, tu peux avoir des références comme les films de Tarantino

B. : C’est surtout une histoire de curiosité.

K. : Tu vois Pam Grier, tu te demandes pourquoi cette fille est mythique, tu te rends comptes que c’est l’actrice de Coffy, qu’elle a tourné dans je sais pas combien de films de blaxploitation…

B. : T’as l’impression qu’elle est dans tous les films…

K. : T’avais aussi pas mal de chanteurs qui étaient acteurs en même temps, comme dans Dolemite. T’as aussi Super Fly, une BO de Curtis Mayfield…

B. : Clairement, pour moi, la porte d’entrée était la musique. Dès que t’es sensible à la soul, au jazz, au funk, tu te penches forcément dans ce mouvement, et là, tu t’intéresses à la politique, à l’Histoire…

 

 

Pam Grier (DR)

 

BB : Quand tu regardes ces films, tu essaies aussi un petit peu de comprendre l’Histoire de la musique que t’écoutes…

K : Sur les films dont on parle, blaxploitation, ça ne parlait jamais de musique. C’était de l’action, du karaté, de l’horreur, vraiment pas de musique.

 

BB : C’est à dire que les Noirs qui étaient connus pour la musique, le sport, on essayait de les mettre dans des autres contextes ?

K : Exactement. Ils se retrouvaient dans des histoires où habituellement, ils étaient persécutés, et ils devenaient les héros. Et à chaque fois le Blanc était le bad guy. Souvent policier.

 

BB : Pour en revenir à l’Histoire. On s’y intéresse donc forcément ?

PM : Dans les années quatre-vingt-dix, si tu commences à écouter de la funk et de la soul, t’as pas accès à grand chose. T’allais pas cherche une cassette de blaxploitation au loueur du coin… T’as pu commencer à t’y intéresser parce que t’avais des mecs qui sortaient des compiles de films, des films auxquels tu as eu accès plus tard grâce à Internet.

K : Moi, j’ai jamais croisé une VHS  de blaxploitation. C’est que des trucs chopés sur Internet, effectivement. En ce qui nous concerne, c’est plutôt la musique qui nous a fait nous intéresser à ces autres supports.

B : T’as quand même aussi pas mal de disques, t’as du spoken words, des choses qui sont arrivées avec des disques hyper politiques. Si tu prends une de mes références, Gil Scott Heron, qui passe aussi pour être un des premiers slameurs… Ce sont des gens qui ont un discours, même si tu comprends pas toutes les paroles. De toutes façons, l’intention de ses chansons, quand la musique sort, on la sent. Et  moi, cette rage-là, j’ai envie de savoir d’où elle vient. L’oppression, les droits civiques… Les mecs, quand ils chantaient, ils en pouvaient plus. Ce qui fait, pour moi, que leur musique était plus chouette. Les gars, ils chantaient avec leurs tripes.

K : Si le Black dans les films est représenté comme ça, c’est justement en contestation de l’oppression qu’il subit. C’est pour ça qu’il est placé comme ça, en ultra-dominant, ultra-cool, avec toutes les femmes, le pognon…

B : C’est la force que tu retrouves, que j’aime retrouver par extension, dans toutes les musiques africaines. Le maloya a cette puissance-là aussi, celle des chants de revendication, qui permettent de gueuler quelque chose. J’aime bien sentir, dans la musique, cette impression que la personne a pas le choix… Une pulsion un peu vitale, une rage de vivre.

K : Y a des films africains de référence, justement, sur de la musique africaine ?

B : T’as des maillages de blaxploitation et d’Afrique… T’as eu Shaft in Africa… Forcément, les mecs viennent d’Afrique. Et il y a eu, à partir des années soixante-dix, beaucoup de ces artistes américains très en vue qui ont ressenti le besoin d’un retour aux sources, et de retourner en Afrique chanter. Le Soul power, et avant, tu peux le voir dans When we were kings, le documentaire sur le combat Foreman – Ali : t’avais Brown, la Fania, Celia Cruz…

K : T’as une image monstrueuse ou t’as justement la Fania, dans l’avion, en train de faire un bœuf incroyable !

B : Tu vois aussi le maillage avec les artistes congolais de l’époque, à Kinshasa. Y a quand même des mouvements assez hallucinants. Le funk, je pense, est né en Amérique… mais tu te retrouves avec des gars qui vont puiser un petit peu dans ce qu’ils sont, dans leurs racines, dans leurs valeurs anciennes, et qui portent ce funk. Comme avant, la soul, le r’n’b… Et dans le même temps, t’as des Africains au Nigeria, qui captent des radios américaines, et qui se mettent à faire de la funk. Cette espèce de truc, ce dialogue qui se créée qui part des USA, ça fait des espèces de va et vient. T’as des artistes, notamment nigérians, des Michael Jackson !

K : En plus des films, t’avais aussi, une émission, de référence, Soul Train. Elle était animée par un type appelé Don Cornelius. En fait, c’était une espèce de club géant. Ils invitaient par exemple les Jackson Five, Aretha Franklin, ils les mettaient au milieu sur un podium, tout le monde dansait. Les danseurs étaient sélectionnés, ils faisaient des jeux… Et à la fin du show, ils réalisaient la soul train line dance. Il y avait la caméra qui était posée d’un côté, tous les participants de l’émission se mettaient sur les côtés, et à chaque fois, celui qui était le plus loin de la caméra rentrait avec celui d’en face, et ils remontaient en dansant d’une manière trop stylée, ils étaient trop bien habillés…

 


 

BB : Donc la porte d’entrée à cette culture est pas du tout politique…

K : Pour des gens de notre âge, c’est surtout le hip hop. D’un coup, t’entends un truc à la radio, et tu te dis : « Mais comment c’est possible, c’est exactement la même boucle !«  Tu te rends compte qu’il y a un break d’une chanson de soul ; les gars ont pris le sample ! Ça explose dans ta tête. Et donc tu t’engouffres dans un truc énorme, tu sors du hip hop, tu t’engouffres dans la soul et le funk.

 

BB : Est-ce que le fait de se pencher sur l’Histoire, à partir de la musique, est une spécificité la black music ?

B : C’est parce que tu le sens dans cette musique que t’y intéresses. Disons qu’entre un album des Beatles et un autre de James Brown, pour parler de trucs très connus, l’énergie, c’est pas tout à fait la même. Les Beatles…

K : Ouais, y a quand même moins de revendication…

B : Y a un truc un peu happy, tu vois des petits jeunes, ils pensent à rien… Je dis pas ça de manière péjorative, hein !

PM : L’évolution de cette musique, elle a une histoire. Ça vient du blues dans tous les cas, et le blues, c’est une histoire de combat. Les Afro-Américains, dans les années cinquante, soixante, commençaient les mouvements black power

À la différence du rap : au début, c’était du rap festif. Ils ont fini par mélanger ce que faisaient les Last poets : un peu de revendication et du hip hop. Les mecs se sont mis à faire de la musique revendicatrice. Public Enemy, c’était après.

B : Avec des percussions derrière, c’était des chants presque tribaux.

PM : Je crois que les MC, quand ils ont commencé à animer, en block party, ils ne chantaient pas.

K : Effectivement, c’était pas revendicatif au début. Mais c’est arrivé : faut pas oublier que c’étaient des gars qui venaient de quartiers chauds.

 

BB : Et qu’est ce qui a fait que vous vous êtes intéressés à tout ça ?

B : Je sais que mes parents ont vécu un certain temps en Angleterre et aux Etats-Unis, et les dimanches, à la maison, c’était disco. Aujourd’hui, la vibration disco me plaît. Je sais que c’est rare d’en trouver de la bonne… Bon, à la maison, c’était les gros tubes, que des Blacks, des meufs à poil, avec des chaines en or… Je soupçonnais mon père d’acheter ces trucs pour les pochettes… C’est peut être ça qui m’a influencé, je saurai jamais.

K : Moi, c’est surtout le hip hop qui m’a amené à la soul. Ça vient surtout du moment où j’ai entendu à la radio Get Up Offa That Sing de James Brown. Je me rappelle clairement du moment où je me suis dit : « Mais c’est quoi ce truc ? Ça peut être aussi puissant ? » J’avais écouté du hip hop, de l’électro, et d’un coup, je tombe sur ce morceau ultra connu, et ça m’a mis une claque monstrueuse. J’avais jamais entendu un truc avec autant de puissance, autant de pêche, autant d’agressivité, et à la fois ultra-cool. C’est vrai, aussi, que mon père était DJ, donc j’avais beaucoup, beaucoup de musique à la maison. De tout : Pink Floyd, Beatles, Bob Marley, James Brown, Otis Redding…

 

 

 

PM : Quand on était jeunes, on n’avait pas beaucoup de chaînes de télé. Moi, je faisais du skate. Et le seul moyen de voir des images de ce qui se passait aux États-Unis, c’était ces fameuses images de skate de la Bones Brigade. Elles passaient jamais à la télé, ils en sortaient deux dans l’année, et il y avait à la fois du rock, du punk, et des gros morceaux de funk, de rap… Ces cassettes, même si t’allais à la Fnac, tu les trouvais pas.

K. : C’est quoi les BO de ces trucs ?

PM : La Bones Brigade, c’est 1985. Ils ont commencé avec Tony Hawk, c’était l’époque du premier disque des Beastie Boys, et c’était complètement précurseur. Toute la mode du fluo, tout ça, tout vient de là. La culture urbaine a vachement participé à mélanger la musique noire et le rock alternatif un peu blanc. Même Rage against the machine, ce sont des choses qui sortaient de là : c’est quand même du gros rock, et derrière, tu sens une vraie force rap.

Je crois que le pont se fait avec les Beastie Boys. C’était le mélange parfait : nous, en tant que Blancs qui écoutions de la musique de Noirs, on était des petits Beastie boys. Sauf que eux en ont fait un groupe.

K : Ils le disent eux mêmes : quand ils faisaient des tournées, ils étaient avec Run DMC ; leur but, c’était vraiment de mélanger les deux, ils savaient que s’ils voulaient atteindre un public de Blancs, ils devaient faire du rap avec du rock.

PM : Ils ont surtout osé s’attaquer à faire de la musique qui a l’époque était exclusivement noire, et réussir à montrer  qu’un Blanc était capable de faire aussi bien, voire mieux.

Aujourd’hui, un mec de dix-huit ans, il a la même culture  que toi, que t’aurais jamais pu avoir à son âge. Tu devais aller à la Fnac pour écouter un disque, acheter des magazines… Je me souviens de L’Affiche ! Le premier magazine qui s’intéressait au rap, d’Olivier Cachin. C’était déjà lui qui faisait Rap Line, la seule vraie émission de rap. T’avais aussi Nova, où les NTM étaient passés, ils avaient quinze ans. Nous, on enregistrait les cassettes, le dimanche, on allait skater, on faisait les tags… Rap Line, ils allaient filmer ces jeunes, Mc Solaar, le Minister Amer…

 

Kool Shen et sa coupe « mulet », dans Rap Line. (Photo DR)

 

BB : Est ce que vous arrivez un peu à vous intéresser à des trucs qui se passent maintenant ?

PM : Moi, j’écoute quasiment que de la musique de maintenant, par exemple. D’ailleurs, surtout du rock, de la pop, des trucs comme ça. Je commence à bien aimer les batteries qu’il y a dans le rock, on tourne vers des sons beaucoup plus hip hop.

K : Moi, y a par exemple une énorme scène appelée la beat funk, je sens aucun groove, aucune puissance, c’est pas assez dansant, ça m’intéresse pas du tout. Le hip hop, c’est le seul truc que je garde, en musique actuelle.

PM : Moi la dernière fois chez Agora, j’ai acheté le dernier disque de Joey Badass, une compile des Inrocks, et un Mustang.

B : Moi, je suis vinyle, ça coûte très cher. Les disques anciens, je les fais venir, mais il faut vraiment qu’elle n’existe que sur ce support, qu’elle est rare… Le funk américain, je m’en suis beaucoup éloigné. James Brown, par exemple, je peux plus l’écouter. Je l’ai trop écouté, limite, ça me tend. Je suis toujours hyper sensible au funk, mais je vais essayer de trouver des artistes d’aujourd’hui qui mélangent le funk avec d’autres influences. C’est ça qui me plait vachement dans la scène actuelle : tout est maillé, les artistes peuvent même bosser à distance, s’envoyer des trucs, bosser avec plein de musiques anciennes qui ont été numérisées… J’ai l’impression de me rapprocher de plus en plus de maintenant. Je rattrape. Avec toujours deux trois ans de retard. Mais après, je m’en fous d’avoir le truc qui vient de sortir. C’est comme les fringues, je me mets à aimer des trucs qui étaient à la mode y a cinq ans. Je me fous de la gueule des gars dans la rue qui portent des trucs à la mode, et puis cinq ans après, je mets les mêmes choses…

J’avoue que j’aime pas la nostalgie. Le « c’était mieux avant« , je déteste ça.

K : Moi, je le suis total ! Mais c’est intéressant de voir comment on arrive à faire un truc commun comme sur les What’s up dock !, alors qu’à la base, on voit les choses pas franchement exactement de la même manière. »